“Je n’ai pas de plaisir à mettre les gens mal à l’aise” Interview Vincent Delerm

“Je n’ai pas de plaisir à mettre les gens mal à l’aise” Interview Vincent Delerm

- Interview Vincent Delerm- Je ne sais pas si c'est tout le monde

Vincent Delerm était, il y a quelques jours, à Rochefort au festival Soeurs Jumelles pour une projection de JE NE SAIS PAS SI C’EST TOUT LE MONDE, son premier film coproduit par l’un des membres fondateurs du festival… Julie Gayet. 

Une occasion idéale pour revenir, entre autres, avec l’auteur, compositeur, interprète, photographe et désormais réalisateur sur cette première expérience ciné et sa sortie atypique en salles.

Gadjo Dilo - Romain Duris & Rona Hartner

Ce festival célèbre la rencontre entre la musique et l’image. Une association parfaite pour l’homme et l’artiste que tu es…
C’est vrai que je me suis fabriqué comme ça, même sur les premières chansons que je faisais à l’époque où je bossais sur Truffaut.
Il y a eu notamment la grande année où j’ai fait ma maîtrise, enfin la grande année pour moi hein ! (rire) où je passais VIVEMENT DIMANCHE en boucle. Au bout d’un moment je ne mettais plus le son et je faisais de la musique par-dessus, comme si je réalisais la BO de ses films.

D’une façon générale j’ai toujours été hyper touché par le fait d’essayer de faire des musiques pour accompagner des films et aussi par leurs compositeurs. Je mettais ça dans ma cuisine et j’avais l’impression que chaque geste devenait important, plus encore même avec des compositeurs assez lyriques comme Georges Delerue et François de Roubaix, des gens comme ça, qui avaient un truc qui te donne l’impression que tout est très intense.
Et puis évidemment, vu comment je fais de la chanson, c’est à dire en mettant beaucoup de références au cinéma, j’ai fait, assez vite, des concerts en mélangeant visuels et chansons.  Donc c’est sûr que ça a toujours beaucoup compté pour moi.

Et comment as-tu imaginé JE NE SAIS PAS SI C’EST TOUT LE MONDE, un film très personnel et qui apparait comme très cohérent avec le reste de ton travail sur l’intime et le rapport aux autres…
Ce film, je l’ai aussi un peu construit comme un concert, c’est à dire en alternant des séquences de 4-5 minutes, très différentes les unes des autres. Pendant le montage du film avec le monteur, on avait mis de côté plein de séquences tournées, plein de trucs, mais on n’a pas fait semblant de se dire qu’on connaissait l’ordre que ça allait prendre.

A chaque fois on avançait dans le film en se demandant “de quoi a-t-on envie maintenant ?” C’est la même chose quand tu fais des concerts, tu les construis de cette façon, même si les gens peuvent parfois penser qu’il y a un truc très pensé en amont.
C’est d’autant plus vrai quand tu as envie de faire passer des trucs un peu perso ou avec une tournure d’esprit un peu particulière, il faut que ce soit confortable pour les gens. C’était vraiment le cas ici, parce que, même si c’est un film court de moins d’une heure, je pense que même pour des gens qui m’aiment bien, à priori, il y a un premier quart d’heure – vingt minutes où tu ne sais pas trop où ça va, ce que tu dois en penser. Et puis, au bout d’un moment tu finis par lâcher, idéalement en tout cas, tu te dis “bon, ah oui, je vois je vois où ça va” et puis surtout tu t’arrêtes de réfléchir (rire).

Exils - Romain Duris & Lubna Azabal

Tu prends plaisir comme spectateur ou comme metteur en scène de tes chansons, de tes spectacles, à déstabiliser les gens, à les mettre dans une forme d’inconfort ?
C’est une idée que je n’aime pas vraiment dans l’absolu. Je n’ai pas de plaisir à mettre les gens mal à l’aise par contre, je sais que pour installer ton tempo, tu dois en passer par un truc un peu radical. Je sais qu’il faut un peu de temps pour installer une atmosphère parce que tout le monde arrive chargé de sa vie, de sa journée et de la manière dont les images nous sont présentées en général et dans la manière dont la musique nous est donnée à entendre, notamment dans les concerts de chansons. C’est pour ça que j’aime bien faire des concerts, très peu des émissions où je ne chante qu’une chanson parce que je sais que je ne peux pas installer ce dont j’ai envie sur un temps aussi court.  Donc, je n’ai pas de plaisir à ça, mais par contre je sais que c’est souvent un peu nécessaire de passer par cette petite étape là.

Le film a une vie très atypique, je trouve que son parcours lui ressemble. Il est sorti très différemment d’un film classique. il a été montré parallèlement à ta dernière tournée et tu as ainsi pu l’accompagner… C’est une décision qui était consciente dès sa conception ou ce choix s’est imposé une fois le film terminé?
Toutes les choses que je fais en dehors de la chanson je les fais vraiment très sérieusement, enfin je n’en fais pas 150000 non plus ! Je fais de la photo et puis j’ai fait ce film mais j’aimerais bien en faire au moins un autre ou deux autres mais, par contre, je considère ça vraiment comme un truc en plus et je prends vraiment ce qu’on me donne.
Du coup, d’être dans cette position-là me permet d’exiger des choses très radicales. Par exemple, si je fais un bouquin de photos j’aime bien qu’il ne soit vendu que dans un seul endroit parce que je sais qu’au moins les gens sont sûrs de le trouver là.
Pour le film on a eu un peu la même démarche à Paris. Je me suis vraiment battu pour que les projections aient lieu dans une seule salle.
Quand je fais un concert à Paris je ne suis pas à La Cigale et à L’Elysée Montmartre en même temps. Et donc, j’avais un peu ce fantasme que le film soit présenté dans une salle parisienne où ce serait un peu sold-out, et pour que ce soit plein il fallait qu’il passe à un seul endroit, une fois par semaine. J’ai adoré que ce soit comme ça, j’allais au Cinéma des Cinéastes tous les dimanches matin et il y avait des rencontres à chaque fois.
Effectivement tu as raison, le film a eu cette vie un peu étrange mais qui me convenait parce que j’ai bien aimé qu’à aucun moment quelqu’un vienne me dire “on a fait tant d’entrées”, ça c’est sûr !

Evidemment c’est important de savoir si tu vends des disques, si ce que tu fais marche, mais, honnêtement, moi je ne connais vraiment pas mes scores de ventes de disques et dans le cinéma ça me faisait un peu peur. Ce côté où on sait dès le mercredi si ça marche ou si on s’est planté, je voulais vraiment éviter ça, à tout prix.
C’est un peu par orgueil aussi car je n’avais pas envie qu’on me dise “ton film s’est planté !” Avec un film comme celui-ci, je pense que si on alignait le nombre d’entrées, ce ne serait pas du tout incroyable mais, par contre, son existence de cette manière-là a fait qu’il est resté longtemps et qu’on m’en a parlé souvent. Il a vraiment existé. C’est un peu la même chose, parfois, pour les albums. Ce n’est pas forcément le score de ventes qui compte, mais plutôt le parcours et la manière dont les gens l’ont rencontré et se le sont approprié.

Justement as-tu une idée du public que le film a rencontré ? Ce sont principalement des fans de Vincent Delerm, le chanteur ou bien as-tu accroché un autre public, plus cinéphile peut-être ?
C’est un mélange des deux finalement ! C’est un débat qu’on a eu d’ailleurs avec certains cinémas parce qu’ils disaient “mais nous on connaît notre public” et moi je savais que les gens qui me suivent sont un peu habitués justement à cette tournure d’esprit. Le mélange d’un truc plutôt imaginé pour faire rigoler et puis juste après d’essayer de mettre une tarte plutôt pour émouvoir… Et ça, c’est vraiment ce que je préfère faire dans tous les domaines mais oui, quand on faisait la tournée des cinémas en province qui accompagnait effectivement ma tournée de concerts, il y avait des salles avec une tradition d’abonnés, de gens qui viennent découvrir des films un peu différents. J’ai parfois croisé des gens qui me disaient ” pour moi ce n’est pas un vrai film”. Mais c’est vrai que c’est un cinéma un peu spécial parce que ce n’est pas du documentaire et ce n’est pas non plus de la fiction. Enfin, c’est quand même un peu documentaire dans le sens où la plupart des témoignages qui sont dans le film sont des vrais témoignages mais ils sont organisés d’une certaine manière. Je les ai cousus ensemble en passant aussi par des choses que j’ai pu écrire pour relier les séquences.  Donc c’est un format un peu hybride et c’est pour ça que c’est bien quand les gens se laissent porter.

Tout le monde ne m’a pas dit que c’était fantastique, mais en tout cas beaucoup de gens ont joué le jeu et c’est ça qui compte. Tu fais des choses, que ce soit des chansons, des photos ou un film pour dire un peu aussi qui tu es et tu espères toujours avoir un rebond, que les gens te disent “ah ben moi aussi je suis comme vous”. Tu cherches à obtenir ce ricochet et ça en chanson, on l’a beaucoup parce que les gens piochent toujours un truc, qui n’est jamais le même, et ils te disent ” Moi dans cette chanson là, c’est ça qui m’a fait de l’effet ou quand je pense à vous c’est pour tel truc”.

Avec le film il y a eu la même chose, c’est à dire que tout le monde a pioché quelque chose de différent. C’est vrai que les gens m’ont un peu plus parlé de Jean Rochefort parce que c’était son dernier rôle et cette dernière apparition est un peu plus marquante que le reste.

C’est une vraie liberté pour le coup de donner la parole à des personnes inconnues du public…
Oui, oui bien sûr. En fait c’est des gens que j’aimais bien et du coup je me suis dit  “si moi je les aime bien, d’autres gens pourront les aimer aussi”

Le projet a pas mal évolué depuis que tu t’y es attelé…
Ce qui est stimulant c’est qu’à la fin j’ai vraiment aimé l’expérience. Mais, à un moment, je me suis un peu forcé à écrire toute une fiction et c’était un peu contre nature.
Le principe de cette fiction faisait qu’on avait une équipe trop importante à mon goût, même si nous n’étions que 15. C’était déjà beaucoup, surtout par rapport à ce que je voulais obtenir et le fait de pouvoir dire “c’est maintenant qu’il faut filmer ! “. On ne pouvait jamais être aussi réactif  parce que, même si tu es en numérique, il faut changer l’objectif, changer la lumière. Donc, je me suis dit “ça ne rime à rien que j’essaie d’écrire une histoire. Ce que je préfère c’est avoir des vrais moments de vie, pas forcément le témoignage, quand on voit les gens qui sautent dans le canal après la victoire en coupe du monde, c’est vraiment des trucs pris sur le vif.
Et pour les entretiens, l’idée c’était d’être le moins nombreux possible, comme avec le dessinateur Stéphane Manel que j’ai filmé et enregistré, tout seul. Et là, tu obtiens des choses. Ça a aussi été le cas sur la séquence avec Albin de La Simone quand il joue de dos. C’est vrai que c’est idéal pour obtenir des trucs perso et c’est vraiment ce que je cherche en général, cette connivence-là. Evidemment, il ne faut pas que ce soit gênant après.
Par exemple, tu me parlais du gars qui écrit dans ses carnets, qui tient son journal. Lui, il m’a parlé d’événements comme la naissance de son premier enfant ou des choses comme ça et ce sont des choses que je n’ai pas gardées parce que ce qui comptait c’est son principe et c’est ça qui était touchant.

Je réfléchis régulièrement à un deuxième projet de film et à chaque fois je me dis que j’ai vraiment besoin qu’il y ait de vraies choses dedans, de vrais témoignages, j’aime bien ça !

Tu donnes la parole aux autres et paradoxalement, j’ai l’impression que ce film raconte aussi beaucoup de toi… 
Oui, sans doute !  Ça c’est un truc un peu mystérieux qu’on m’a déjà effectivement dit. J’ai sans doute pioché des choses qui me plaisaient plus que d’autres dans les entretiens. Je reconnais que dans la vie, j’ai assez vite envie que les gens, même rencontrés une demi-heure avant, me disent où ils en sont dans leur vie sentimentale, ça m’intéresse plus que leur boulot. C’est mon plaisir aussi d’obtenir ce truc-là, j’aime bien ça !  J’aurai peut-être dû être psy (rire)

Tu as écrit et chanté Deauville sans Trintignant, ici est-il possible d’envisager Rochefort sans Demy & Legrand ? 
Alors pour être très honnête, j’y suis venu assez tard. Plus jeune, je n’étais pas très touché par les chansons de Michel Legrand et Jacques Demy. Elles avaient quelque chose qui me semblait un peu faux, un peu artificiel avec des phrases très parlées, mises en musique.
C’était très apprécié par des gens avec qui je faisais du théâtre, mais j’y suis venu quand même beaucoup par la BO de PEAU D’ANE dans un premier temps. Mais ça ne fait peut-être que sept ou huit ans que ça me plaît (rire). Ce n’est pas du tout un truc inscrit en moi.
Au début, j’aimais beaucoup les choses très premier degré, où il n’y a pas de décalage ou de détours. Ca, ça me semblait un peu fabriqué, parce que tu vois les couleurs, les danses, la façon d’écrire des chansons, mais maintenant j’aime vraiment. Encore une fois, c’est vraiment PEAU D’ANE qui m’a permis de rentrer dans ce truc là et de me dire “C’est drôle parce qu’en fait ça peut jouer un peu faux par moments”

Et puis c’est comme un comme un terrain d’enfance…Truffaut avait cette idée-là !  Il disait souvent qu’on parlait beaucoup de la nouvelle vague mais qu’il y avait une catégorie qui lui semblait plus juste, celle des cinéastes qui mettent en place un cinéma en forme de prolongement de ce qu’ils espéraient de la vie étant enfant.
Et c’est vrai que chez Demy, il y a beaucoup ça. Son travail ressemble à un peu un rêve d’enfance et ce truc-là me touche maintenant en grandissant, où on va dire en vieillissant. 

 

Ecrire une comédie musicale ? C’est un exercice qui te tente, dont tu as déjà rêvé ? 
Oui, oui ! Là récemment, Arnaud Viard (ndlr, acteur et réalisateur, CLARA ET MOI,  JE VOUDRAI QUE QUELQ’UN M’ATTENDE…)  m’a demandé une chanson pour son film qu’il voulait justement chanter façon “comédie musicale” et c’est toujours un truc qui fait envie.
Après, il faut vraiment bien savoir le faire. Récemment, il y a eu des bourses d’aide pour les comédies musicales et du coup tout le monde en a fait (sourire) Mais il y a eu aussi ce truc de vouloir faire, dans certains films, le son en prise directe et ça c’est une bonne idée parce que c’est ça aussi qui fait la différence.

Quand c’est vraiment réussi comme dans LA LA LAND, c’est impressionnant. C’est un film que j’ai revu à cause de mes enfants, entre guillemets. La première fois, je n’étais pas forcément convaincu, je trouvais ça justement un peu fabriqué mais en  le revoyant, la mécanique est vraiment très, très bonne. Tu passes d’un plan à un autre, c’est impressionnant. Mais c’est une petite usine à gaz quand même…

Comment as-tu vécu cette longue période de pandémie ? La musique est-elle une aide précieuse dans une telle situation ? 
Oui car quand tu crées des trucs dans ton coin, tu es quand même mieux, tu n’es pas dans l’attente permanente, donc tu peux utiliser ce temps pour toi. Je n’ai pas besoin que quelqu’un m’envoie des musiques ou qu’on m’appelle pour jouer.
Après il y a toute une période où on était tous un peu bloqués, à ne pas y arriver, surtout sur le premier confinement. Mais j’ai fait pas mal de trucs liés à la photo, notamment pour la galerie Polka avec qui je travaille. On a sorti un livre après le premier confinement et puis j’en ai refait un autre avec Claude Nori, un photographe que j’aime beaucoup, et qui sort là pour Arles (ndlr, Arles, les rencontre de la photographie jusqu’au 26 septembre) J’ai aussi un peu écrit…

J’ai la chance d’avoir quand même pas mal tourné mon spectacle juste avant le premier confinement, mais on a ensuite pu refaire quelques doubles dates comme à l’Olympia en jouant deux séances le même soir. C’était assez excitant mais particulier parce que tu manques de repères et puis énergétiquement, le début du deuxième concert est très spécial. Tu rentres sur scène et tu te dis “ah oui, donc là, il n’y a vraiment personne qui était là il y a 20 minutes pour voir que tout le monde était debout ! »  Il faut tout recommencer à zéro et ça c’est très bizarre (rire)

Sinon, et c’est là où j’ai un discours un peu différent d’autres gens. Je pense que s’il faut que tout le monde reste enfermé chez soi, à un moment donné pour qu’un truc s’en aille, ben voilà, faisons-le ! Quand tu es musicien, chanteur, tu n’es pas plus nécessaire à la société que… que plein d’autres trucs quoi ! En fait, je trouvais ça un peu choquant, des fois, que les artistes se positionnent en disant “c’est scandaleux qu’on ne soit pas considérés comme essentiel !”
Moi, je me disais  “S’il y a moins de décès parce qu’on reste chez nous à ne pas chanter, eh bien restons chez nous quoi !”  La question était un peu vite réglée, mais j’avoue que je n’ai pas beaucoup pris la parole du coup, pendant le confinement, parce que tout le milieu culturel n’était pas là-dessus mais plutôt sur l’idée “Que seriez-vous sans la culture, sans nous ?  On est tellement important pour vous…”
Bon, je sais que c’est important, sinon je ne ferais pas ce métier là et je prends ça très au sérieux quand j’ai un concert à faire. Mais, en dernier ressort, je crois qu’on peut aussi s’arrêter un temps. Je crois qu’il y a juste plein de gens qui aiment trop être sur scène et qui ne supportent pas de devoir s’en passer, tout simplement ! Ce que je comprends car c’est super d’être sur scène, mais il y a des fois, des cas de force majeure et c’en était un !

Quels sont tes projets ?
L’année prochaine, ce sera les 20 ans du premier disque donc je referai un passage à l’Européen (ndlr, salle parisienne du 17eme arrondissement) où j’avais commencé et je sortirai, sans doute, un ou deux albums, voilà ! C’est encore en train de se mettre en place, mais ce sera une année chansons et cette année je reste dans mon coin. C’est d’ailleurs très agréable ce côté où tu prépares le truc dans ta chambre et à un moment donné c’est prêt ! Tu dis “Ca y est, c’est prêt, vous pouvez tous rentrer, je vais vous montrer ! ”  On a cette vie-là et ça c’est un grand plaisir !

Propos recueillis le jeudi 24 juin, à l’occasion de la première édition du Festival Soeurs Jumelles à Rochefort. 

 

« J’ai vraiment voulu être à la hauteur d’Ibrahim » – Interview Samir Guesmi & Raphaël Elig

« J’ai vraiment voulu être à la hauteur d’Ibrahim » – Interview Samir Guesmi & Raphaël Elig

- Interview Samir Guesmi & Raphaël Elig - Ibrahim

Récompensé de 4 Valois (meilleurs film, mise en scène, scénario & musique) lors du Festival du film francophone d’Angoulême 2020, IBRAHIM, le premier long-métrage de Samir Guesmi a également fait partie de la sélection Cannes 2020. Une reconnaissance plus que méritée pour ce film qui a enfin trouvé le chemin des salles le 23 juin.
Le lendemain de cette sortie, l’acteur-réalisateur et Raphaël Elig, compositeur de la bande originale du film étaient à Rochefort pour une rencontre avec le public dans le cadre du Festival Sœurs Jumelles.
L’occasion pour Cin’Ecrans de revenir sur la belle aventure d’IBRAHIM…

Gadjo Dilo - Romain Duris & Rona Hartner

Samir, dans quel état d’esprit es-tu au lendemain de la sortie d’IBRAHIM qui était prêt depuis pas mal de temps mais que la pandémie a empêchée, l’hiver dernier ?
Samir Guesmi – J’ai vécu cette sortie de manière extrêmement heureuse. Je ne soupçonnais pas pouvoir être accueilli de cette façon. J’ai eu des retours extrêmement élogieux, joyeux, le film a eu une presse super, des réactions incroyables. Et on a fait un peu le tour des salles avec Raphaël et franchement, on rencontre des gens extrêmement émus, touchés. Moi ça me bouleverse.

Franchement tu oublies tous les moments pénibles, toute cette attente qui n’était pas vraiment une attente d’ailleurs, parce que c’est juste le temps qui s’est étiré et ça c’est étiré un peu pour tout le monde cette histoire de pandémie.
Je n’ai pas le sentiment d’un soulagement, c’est juste un autre pan de l’aventure, c’est mon premier long métrage et je découvre ça en fait, je suis un bleu ! (rire) C’est à dire qu’il y a l’écriture, la préparation, le tournage, le montage et puis il y a la sortie, les festivals, la rencontre avec le public et franchement, c’est le grand chelem en fait! C’est un triathlon, il y a des épreuves différentes à chaque fois très, très, très, denses.

Nous sommes ici dans un festival qui célèbre la musique et l’image. Que représente pour toi la musique de film ? 
Samir Guesmi – J’ai une grande admiration pour la musique de film. C’est sacré pour moi parce que c’est quelque chose d’extrêmement difficile. C’est une partition qui se superpose au film et qui existe par ailleurs. C’est à dire qu’on peut l’entendre comme une oeuvre à part entière mais qui doit se marier, accompagner un film sans lui faire de l’ombre. Ce mariage entre la musique et l’image doit fonctionner, indépendamment de la qualité de la composition.
Quand la musique est là pour colmater des défaillances de mise en scène ou alors accentuer des moments un peu tragiques, je ne trouve pas ça intéressant
J’ai donc un rapport étrange à la musique de film, je l’aime mais à la fois, par moments je pourrais m’en passer mais largement… Quand on me dit “Là, il faut que tu pleures” en rajoutant des violons, je me lève, c’est vraiment épidermique, je me sens pris en otage et je trouve que dans ce cas, la musique gâche le film.

Tout ça pour dire à quel point j’adore la musique de film et, à la fois, elle me terrorise parce que, par moments, elle peut tout casser, tout foutre en l’air.

Raphael Elig  –
Je suis parfaitement d’accord avec ça. Et par rapport à la partition sonore du film qui englobe à la fois les dialogues, les bruitages et la musique, je me suis tellement imprégné du son de l’appartement ou de celui de la brasserie, par exemple, que j’ai voulu les garder sur la bande originale du film parce que, pour moi, ça faisait partie de sa musique.

J’ai souvent rejoint Samir et Loïc, son monteur son, car il y a tout un travail sonore que je trouve génial. Ce qu’il a fait est incroyable. Ca a été vraiment comme un travail sur une peinture pour essayer de trouver les bons pleins et déliés.

Exils - Romain Duris & Lubna Azabal

Raphael, c’est effectivement un film urbain qui marie très fortement la musique et le son de la ville. Comment avez-vous travaillé la richesse de toute cette matière ?
Raphael Elig – J’ai vu le film monté avant de commencer à travailler, j’avais donc déjà une matière très avancée et c’est pour ça que j’ai dit à Samir “C’est déjà tellement beau sans musique… les silences sont là, ils sont présents et ils ont besoin de rester silencieux” (sourire) La difficulté était donc de définir dans quels interstices j’allais pouvoir me glisser pour donner des éclairages, à certains moments, qui soient justes et qui n’enlèvent pas cette dimension sonore importante mais qui est quand même assez ténue.

Ce qui est important, c’est de voir que le père et le fils communiquent très peu. Ils sont juste là et on avait besoin de garder cette dimension. Il fallait trouver la place de la musique mais sans lui en donner trop. Les silences, pour moi, ça fait partie aussi de la partition sonore, c’est bien de donner des respirations et pour moi, ça a été vraiment un super travail d’épurer les notes avec Samir.
En tant que compositeur on a tout le temps tendance à être un peu trop bavard alors du coup Samir m’a aidé à ne pas ne pas l’être trop.

Samir, cette démarche et cette volonté de retenue dont parle Raphaël pour l’écriture de la musique semble être la même que dans l’écriture et dans le jeu. Cette volonté de ne pas en faire trop, de ne pas trop en dire et de faire confiance au spectateur était présente dès la naissance du projet ?
Samir Guesmi – A partir du moment où on a un personnage mutique, qui a du mal avec les mots, il faut bien trouver une autre manière de le faire exister. C’est à dire qu’il fallait le voir arriver à la maison, que l’on comprenne ce qu’il pense, sans nécessairement le formaliser.

Mais je voulais ajouter quelque chose sur le travail de Raphaël qui a été difficile parce que, moi, j’étais très, très méfiant et très chiant. Je n’étais pas complètement clair à ce propos.
La musique, j’y pense beaucoup et notamment pour mon film. J’avais envie de musique et, en même temps, plus je travaillais sur le film, plus j’accordais d’importance aux sons, aux rumeurs de la ville, au silence d’un appartement, d’une cuisine, au déclenchement du frigo et cette bande sonore me suffisait.
Puis, j’ai regardé le film qui était assez âpre et un peu rugueux, avec un son un peu métallique. J’aimais bien ça, mais je trouvais un peu arbitraire et un peu radical de ne pas mettre de musique. Donc, j’ai écouté plein de musiciens, j’ai fait quelques tentatives puis j’ai eu envie de rencontrer Raphaël après avoir entendu sa musique au piano.
Je me rappelle que j’étais un peu méfiant, un peu sur mes gardes. J’ai été assez mauvais joueur, en lui disant “Je ne sais pas si j’ai envie de musique !”  et lui m’a répondu ” Tu as raison, je crois qu’il ne faut pas de musique sur le film”. Moi, à ce moment-là, avec mon esprit de contradiction, je lui ai demandé d’essayer de faire quelque chose sur certaines scènes comme celle de la cuisine ou de la salle de bain, où je pensais qu’il n’y avait pas besoin de musique.

Raphael y est allé avec toute la délicatesse du monde et en même temps en imposant cette présence de la musique. C’était exactement ce que je lui demandais ! C’était à la fois d’exister, de ne pas faire un truc timide qui allait être écrasé par l’image et de prendre sa place avec moi qui ne la lui faisait pas vraiment.
J’ai l’air de faire le malin, mais c’est vraiment ça ! C’est pour cette raison que je disais qu’une bonne musique de film c’est une musique qui épouse le film en trouvant sa juste place. Et je trouve que le piano de Raphaël est incroyable.

Après la bande son du film, peut-on parler également du travail de Céline Bozon, la directrice photo, à qui l’on doit la très belle lumière du film. Rarement Paris, la nuit notamment, n’a été aussi justement montrée ?  Quelles étaient tes attentes sur ce point?
Samir Guesmi – Franchement, à part sur les scènes de rêves, il n’y a eu aucun traitement sur l’image. Paris est tel que je l’ai vue, que je l’ai vécue enfant. En fait, je me suis rendu compte que la ville n’a pas changé.
C’est un film qu’on a fait avec une économie assez modeste, on n’a pas eu des tonnes d’éclairage. Il y a eu beaucoup de scènes tournées la nuit dans Paris et on s’est servis de l’éclairage de la ville. Le rouge orangé, un peu ocre de la cité, c’est celui qui existe.

Le talent de Céline, et c’est la même chose avec Raphaël, c’est de pas s’être mise en avant avec ses lumières, Raphaël ne s’est pas non plus mis en avant avec sa musique. On a juste regardé avec attention ce qu’il y avait devant nous et franchement, c’est suffisamment beau et bouleversant pour qu’on n’ait pas besoin de rajouter des choses.
La forme du film n’était pas préalablement pensée ou peut-être inconsciemment. En fait, j’ai vraiment voulu être à la hauteur d’Ibrahim c’est à dire à la hauteur de ses 16 ans, à la hauteur de sa taille de ce qu’il voit lui, comment il perçoit la ville…
Moi, c’est ce Paris là que je connais !

Ce premier film à la fois intense et pudique est aussi très personnel. Aurais-tu pu réaliser un autre premier film, sur un autre sujet ? Quel en a été le déclic?
Samir Guesmi – Ibrahim, c’est une déclaration d’amour d’un père à son fils ou d’un fils à son père. J’avais envie de faire un film d’amour, et pour moi un film d’amour c’est deux êtres, un homme et une femme, une femme et une femme ou un homme et un homme, c’est le sentiment amoureux. En fait, c’est aussi possible de faire un film entre un père et son fils, comme une déclaration d’amour.
Et donc…. (longue réflexion) est-ce que j’aurais pu faire un autre premier film que celui-ci ? je ne sais pas…  je ne crois pas, non !

 

Et aujourd’hui, tu as d’autres envies de réalisation ? 
Samir Guesmi – C’était tellement dense, tellement intense ce premier long métrage que j’ai très, très envie d’en faire un autre mais je sais que le prochain sera totalement différent. Pour le moment il faut qu’IBRAHIM sorte, vive sa vie pour que je puisse envisager concrètement le prochain. J’en ai déjà le désir, c’est sûr, mais j’ai envie d’être aussi plein que je l’ai été avec IBRAHIM. Je n’ai pas très envie de me précipiter et en même temps, c’est mon paradoxe, je n’ai pas envie que ce soit dans mille ans. Il faut savoir prendre le temps mais aussi choper le bon moment ! (sourire)  

Comment envisage-t-on la suite, justement, quand l’accueil sur un premier film est aussi enthousiaste ? Y-a-t-il une forme de pression ?
Samir Guesmi – Moi je me méfie des mots, ça se voit dans le film…  Mais bon, il y a une partie de moi qui dit “ouah c’est génial, c’est super” et l’autre partie qui a envie d’oublier. 
La manière dont ça s’est passé sur ce premier film est quand même assez extraordinaire et donc la pression est forcément là.
De toute façons, il y a une pression avant un premier film, avant le deuxième… Que le premier eut été un échec ou une catastrophe, la pression pour le deuxième aurait été là de toute façon. Je vais faire en sorte que tous les aspects positifs, toute l’expérience de ce film-là serve au deuxième.

Et cette expérience derrière la caméra a-t-elle nourri celle de l’acteur ? A-t-elle ou va-t-elle changer des choses dans ton travail avec d’autres réalisateurs? 
Samir Guesmi – Ah oui, énormément !  Le parcours d’un acteur, pas pour tous mais pour une bonne partie je crois, c’est beaucoup d’échecs, dans le sens où c’est beaucoup de refus, beaucoup de rôles que tu ne fais pas. Et j’ai compris, avec cette expérience, qu’un acteur correspond ou ne correspond pas au rôle. Il n’y a pas à se taper dessus quand on n’a pas le rôle. J’ai compris pourquoi on choisissait un acteur sur un film. Je l’ai compris parce que j’ai choisi des acteurs pour mon film et quand on est acteur on pense mal, en fait, et on se fait du mal tout seul. Donc, je me dis que maintenant je vais être plus tranquille, je vais respirer, je vais souffler.
Et paradoxalement, je n’ai jamais eu autant de rôles que maintenant.

Justement, quels sont tes projets les plus proches en tant qu’acteur ?
Samir Guesmi – C’est le film de Rachid Hami qui va s’appeler POUR LA FRANCE, un drame, qui va être un film sublime je le sais déjà. C’est le deuxième film de Rachid qui avait réalisé la MELODIE avec Kad Mérad et des adolescents, il y a deux – trois ans. Je pars également tourner à Montréal cet été, dans le nouveau film de Denis Côté, un cinéaste québécois.

Raphaël, tu as peu travaillé pour le cinéma. Cette BO d’IBRAHIM t’a-t-elle donné envie d’en écrire d’autres ?
Raphael Elig – Quand j’étais à l’école normale de musique, j’avais été passionné par une classe de musiques de film que j’avais avec Laurent Petitgirard (ndlr, chef d’orchestre et compositeur, entre autres de nombreuses BOF) et c’est vrai que c’est un rêve d’enfant.
Après, l’histoire s’est écrite un peu autrement. J’étais passionné, aussi, par la recherche musicale j’ai fait pas mal de choses pour la télé, j’ai fait de la pub, il fallait manger aussi, donc voilà j’ai été assez polyvalent.
Mais je suis très content d’avoir vécu cette expérience avec Samir et d’être revenu à la matière première qu’est le piano qui est vraiment mon premier amour. C’était une très belle expérience parce que je me suis remis au piano depuis plusieurs années, sur un travail personnel, fait uniquement de pièces pour piano autour de l’enfance, et donc c’était formidable de pouvoir servir ce film avec cette matière-là.

Cette musique composée pour IBRAHIM t’a value d’être récompensé du Valois de la meilleure musique de film. Cette reconnaissance de ton travail est importante ?
Raphael Elig – Oui, oui bien sûr, c’est très motivant ! Ca me donne beaucoup de beaucoup d’élan et  de force.

Propos recueillis le jeudi 24 juin, à l’occasion de la première édition du Festival Soeurs Jumelles à Rochefort. 

“C’est vraiment la rencontre qui crée l’œuvre” – Interview Amine Bouhafa

“C’est vraiment la rencontre qui crée l’œuvre” – Interview Amine Bouhafa

Interview Amine Bouhafa - Compositeur de la BO de Gagarine

Brillant musicien franco tunisien, Amine Bouhafa a composé la bande originale de très nombreux courts et longs-métrages pour le cinéma (UN FILS, AMIN, LA BELLE ET LA MEUTE…) et la télévision. En 2015, il obtient le César de la meilleure musique originale pour la BO de TIMBUKTU d’Abderrahmane Sissako.
Présent fin juin à Rochefort, aux côtés de Fanny Liatard et Jérémy Trouilh pour une projection de GAGARINE au Festival Sœurs Jumelles, Amine Bouhafa n’a pas fini de nous régaler de ses compositions puisque ces derniers mois, il a également signé, entre autres, les bandes originales des films SOEURS de Yamina Benguigui et L’HOMME QUI A VENDU SA PEAU de Kaouther Ben Hania.
Rencontre avec un musicien passionné et gourmand de cinéma et de musique…

 

Comment êtes-vous devenu musicien et plus spécialement compositeur de musique de films?  
C’est une relation d’amour passionnelle. Ma première passion c’est la musique mais je pense que c’est le cinéma qui m’a permis de réaliser mon rêve de faire de la musique et qui a conforté ce choix en m’ouvrant ses bras. J’en suis ravi. 

Plus jeune je faisais pas mal d’arrangements de chanson donc je traînais dans les studios. Un jour, j’avais alors 15 ans, un jeune réalisateur qui faisait son court-métrage cherchait un compositeur pour sa musique. Il m’a vu pianoter et m’a demandé si je voulais faire son film. Je lui ai répondu  “oui oui, avec grand plaisir, j’ai envie !” Et je suis passé, comme ça, d’un court à un deuxième puis un troisième, un documentaire un deuxième documentaire et puis ensuite j’ai eu la grande chance de rencontrer Abderrahmane Sissako avec qui j’ai travaillé sur ce film magnifique, TIMBUKTU qui  était mon premier film de fiction.  

Avec un César de la meilleure musique à la clé…
Oui ! Le cinéma qui vous ouvre les bras comme ça, si jeune et avec cet accueil public et critique pour le film avec 7 César, une nomination aux Oscars c’est fou, c’est comme un rêve ! 

Pensez-vous que la musique soit suffisamment mise à l’honneur dans le cinéma ? On a souvent le sentiment qu’elle est un peu mise de côté …
En fait, que ce soit la musique, la photo ou même les acteurs, on est au service de cette œuvre majeure qu’est le film. Je dirais qu’un film c’est l’enfant d’une orgie en fait. Tout le monde participe à la naissance de cette œuvre.

La musique, elle même, est au service de ce film mais si en plus on peut l’écouter comme une œuvre à part entière, c’est un bonus. Mais pour moi, elle est d’abord là pour servir le film. 

Comment s’est faite la rencontre avec Fanny & Jérémy, les réalisateurs de GAGARINE et comment s’est déroulée votre collaboration ?
Il faut dire que l’on est trois compositeurs à avoir travaillé sur ce film avec les frères Galperine dont j’aime beaucoup le travail. Chacun a travaillé de son côté sur des parties différentes du film mais toujours avec beaucoup de respect, une bonne entente et une bonne énergie. 

Et donc, au départ, j’ai rencontré Fanny & Jérémy lors d’une lecture du scénario et pour illustrer une séquence, ils avaient mis une chanson très, très belle sur laquelle j’ai grandi. C’est une chanson de Fairuz, la grande diva libanaise, et je me souviens que quand cette chanson est passée au cours de cette lecture j’avais la chair de poule. Du coup je suis allé les voir à la fin et je leur ait dit “c’est magnifique mais comment est ce que vous connaissez Fairuz?”  parce que si c’est une artiste extrêmement connue dans le monde arabe, c’est quand même rare, qu’on entende une chanson surtout pour illustrer un film franco-français. Ils m’ont dit “mais on adore Fairuz” et du coup, de fil en aiguille, on a parlé de cinéma et de musique. On s’est super bien entendu, on s’est trouvé des affinités artistiques. Puis, ils ont fait leur film et ils m’ont appelé pour que je réalise la chanson, on s’est tellement bien entendu qu’ils m’ont demandé de continuer le travail sur le score.
Ca a pris de l’ampleur et j’en suis ravi parce que je me rappelle que quand ils m’ont invité à l’une des projections de travail du film, c’était tellement émouvant… Je voyais ce maelström de sons, d’images et puis c’était d’une telle imprévisibilité !  On commence le  film, on est dans une cité on ne sait pas ce qui va se passer…puis on entre dans un univers poétique, un monde de rêve et ça c’est très inspirant !
Ca l’a été d’autant plus que c’est justement sur ces parties oniriques, rêveuses que j’ai surtout travaillé. Fanny et Jérémy voulaient de la générosité, de l’ampleur et du lyrisme.
Ils voulaient littéralement que le film, que le personnage s’envole. La musique dans un film, quelquefois, c’est aussi ça son rôle. C’est comme si le film était un avion sur un tarmac et la musique le fait décoller. En l’occurrence, c’était vraiment ça l’idée. 

Cette dimension magique, onirique du film était-elle déjà évidente lors de cette lecture du scénario ?
La lecture faisait ressentir un côté surréel mais c’est vrai que juste sur la lecture, on n’arrivait pas à se projeter complètement surtout quand ça parlait d’explosions, ce n’était pas très tangible.
Il fallait le support des images parce que la force de ce film c’est quand même beaucoup son visuel, mais on voyait quand même l’ambition du projet. On sentait que le film tranchait avec le regard unidimensionnel sur la cité que véhiculent la plupart des films actuels qu’on voit sur le sujet, c’était déjà autre chose. 

Il n’y avait pas ce côté stéréotypé sur les personnages. Les réalisateurs posent un regard extérieur sur la cité car ils n’y ont pas vécu. En revanche, ils ont côtoyé les habitants, ils les ont filmés avec au début ce regard documentaire. Petit à petit, ils les ont emmenés vers un autre univers, vers de l’onirisme, vers le rêve et c’est ça qui est assez frappant, assez stimulant. Je suis sorti de cette projection de travail en n’ayant pas grand-chose à dire car c’était une expérience très sensorielle, très immersive. 
Ensuite, on s’est revus deux mois plus tard pour travailler sur le film.

En dehors de sa musique et de la chanson, avez-vous aussi travaillé sur l’ambiance sonore du film ?
Je tiens à signaler que le travail sur le sound design du film est vraiment excellent. J’ai eu la chance d’arriver à un moment ou une partie de ce travail était déjà réalisé donc ça me permettait aussi de le prendre en compte, j’ai travaillé sur d’autres fréquences. J’ai essayé de laisser de la place à ce sound design parce que je pense qu’il apporte une personnification, une identité sonore à cet immeuble.

Fort de tous ces éléments et de la demande de Fanny & Jérémy, comment avez-vous travaillé votre partition ?
En général, j’ai un rapport assez visuel à la musique. Ce qui m’inspire le plus c’est vraiment les couleurs d’un film, les mouvements de la caméra. Typiquement, c’est des fois un peu difficile pour moi de composer sur un scénario parce que j’ai besoin de voir les images et de ressentir le rythme du montage. A partir de là, j’essaie de m’imprégner de toutes ces informations visuelles.

En général, je m’isole un peu pour essayer de composer avec le souvenir d’images qui se sont imprégnées dans ma mémoire visuelle. Après je prends tout ce matériel que j’ai pu esquisser. En fonction du film, ça peut être des sons, des mélodies, un mélange des deux, mais ça peut aussi être une palette d’orchestration classique, électro ou autre, voire de couleurs d’instruments.

Je fais tout cette cuisine interne en m’éloignant du travail très direct à l’image puis je prends tous ces éléments et je m’assois de nouveau devant le film. Là, je commence à essayer de voir à quel moment telle ou telle musique peut fonctionner sur les images, si  elle peut se marier parfaitement avec telle couleur du film. C’est vraiment un travail en trois étapes: Regarder le film, puis m’isoler pendant un moment pour travailler sans le revoir, puis confronter le résultat de ce travail avec le film.

Passez-vous avec facilité d’un réalisateur, d’un univers à un autre avec facilité?
C’est vraiment un monde où les affinités, les rencontres, c’est la chose la plus importante.  On rencontre d’abord une personne et puis on essaie de voir si on partage la même passion, les mêmes envies. C’est comme ça que naît cette envie de faire quelque chose ensemble.
Et mettre son ego de compositeurs ou de musiciens de côté pour s’inviter dans un univers de metteur en scène, un univers de cinéma, c’est vraiment passionnant !

J’ai beaucoup de chance parce que ce sont souvent des rencontres en festival ou en projection qui ont déclenché une envie de collaboration. C’est vraiment la rencontre qui crée l’œuvre et je pense que c’est vrai pour tous les chefs de poste.
En l’occurrence le compositeur est un troisième auteur, c’est ça  mon identité. Et j’ai envie de travailler avec quelqu’un qui partage les mêmes valeurs, les mêmes envies de cinéma, la même passion que moi, qui aime les mêmes musiques. J’ai envie de dire qui aime manger la même cuisine (rire).

Et puis c’est vrai que des fois l’envie de travailler avec des gens dont on aime le cinéma, amène à travailler avec d’autres gens dont on aime aussi le cinéma. Une rencontre en nourrit une autre, un film nourrit un autre film…la rencontre est donc vraiment la chose la plus importante dans ce monde du cinéma.

Propos recueillis le vendredi 25 juin, à l’occasion de la première édition du Festival Sœurs Jumelles à Rochefort. 

 

« Je fais un métier tellement formidable que les vacances, ça m’emmerde ! » Interview Alex Beaupain

« Je fais un métier tellement formidable que les vacances, ça m’emmerde ! » Interview Alex Beaupain

- Interview Alex Beaupain - Musicaa

Alex Beaupain était ce 25 juin au Théâtre de la coupe d’or à Rochefort pour y présenter en clôture du festival Sœurs Jumelles  MUSICAA, un spectacle musical, spécialement créé pour l’occasion avec la complicité de ses musiciens, de Stéphane Foenkinos à la mise en scène et celle de comédien.nes ami.es : Françoise Fabian, Aure Atika, Aurélie Saada, Eden Ducourant, Tania de Montaigne & Grégoire Leprince-Ringuet.
Le chanteur – compositeur, entre autres, des CHANSONS D’AMOUR a pris quelques minutes de son précieux temps pour m’accorder cet entretien. Merci Alex 😊

Gadjo Dilo - Romain Duris & Rona Hartner

Qu’est ce qui te plaît particulièrement à l’idée de faire chanter des acteurs et des actrices ? 
Leur fragilité sans doute et puis leur envie. Les acteurs, ça adore chanter ! C’est très agréable d’être sur un plateau comme on l’a été pendant dix jours (ndlr, toute l’équipe était en résidence à La Sirène à La Rochelle pour préparer le spectacle), parce qu’à aucun moment ils ne veulent pas y aller.
Ils sont toujours très heureux, c’est une récréation, c’est quelque chose qu’ils ne font pas d’habitude. Ils sont tellement heureux de prendre un micro, se mettre à chanter avec un groupe qu’on peut les faire travailler mais vraiment contre toutes les règles syndicales quoi ! (rire) Ils sont là du début à la fin avec une envie d’y aller incroyable… C’est très agréable de travailler avec des gens qui ont envie.

Tu retrouves pour l’occasion des artistes avec qui tu as déjà travaillé comme Françoise Fabian et Grégoire Leprince-Ringuet…
Françoise, on se voit souvent quand même car on a fait son album ensemble, il n’y a pas longtemps. On est vraiment devenu amis, donc on se croise régulièrement. J’avais également fait un spectacle avec elle « Les gens dans l’enveloppe », j’avais monté sa tournée avec mes musiciens, qui sont là ce soir sur scène, donc il y a un phénomène de familiarité qui fait que c’est facile de travailler avec Françoise.

Grégoire, c’est rigolo parce que on se voit de loin en loin depuis LES CHANSONS D’AMOUR. Et puis, il est revenu chanter avec moi, de temps en temps. La dernière fois, c’était au Café de la danse à Paris en 2017, je crois. Donc je le vois grandir car il avait 17 ans dans LES CHANSONS D’AMOUR, je me suis excusé d’ailleurs de ce qu’on  lui avait fait faire avec Christophe (sourire)
C’est très émouvant cette fois ci, parce que je ne me rappelais pas qu’il chantait aussi bien. Grégoire a été choriste à la maîtrise de Radio France donc c’est quelqu’un qui connait bien la musique, il joue du piano… Le problème de Grégoire, c’est qu’il sait tout faire ! Il jouait quand même du Sati, du Debussy, là, pendant les pauses !
En plus, il chante très, très bien. Mais comme dans LES CHANSONS D’AMOUR, on l’a fait chanter dans une tonalité un peu basse pour être en accord avec celle de Louis (Garrel, ndlr), je ne m’étais pas rendu compte de ce qu’il pouvait donner avec sa vraie tonalité. Pour ce spectacle, je lui fais chanter une chanson de Michel Legrand qui est la chanson de Delphine qui est très acrobatique notamment avec une descente en tonalité assez compliquée. Il la chante beaucoup mieux que moi et avec beaucoup plus de facilité.

Exils - Romain Duris & Lubna Azabal

Comment s’est fait le choix des chansons du spectacle justement ?
Oh bah, c’est mes appétences et mes goûts !
En fait, au début, on disait que c’était un spectacle sur la musique de films mais Julie (Gayet, créatrice de Soeurs Jumelles) qui est très gentille mais très enthousiaste, veut tout … Je lui ai alors dit “On va y aller tranquille” ! (sourire)

A partir du moment ou on s’est dit avec Stéphane, avec qui on a pas mal de goûts en commun, qu’on allait organiser le spectacle autour des chansons, globalement dans les films français, il ne restait plus qu’à établir une espèce de liste, de se demander comment on pouvait faire des tableaux autour de ça. On est à Rochefort donc, fatalement, on fait un tableau au tour de Demy / Legrand parce que c’est incontournable. Ensuite, on s’est dit “Tiens on va faire les acteurs qui sont mis à chanter et on va faire les chanteurs qui sont mis à jouer » Tout ça se déroule assez facilement.
Puis, au milieu, on fait des choses d’une façon totalement gratuite parce qu’on trouve ça rigolo. C’est un peu le bordel en fait ! Françoise, hier, après le dernier filage du spectacle elle m’a dit, et c’était beau ce qu’elle disait, que c’était chaotique et aérien ! J’espère juste que ce sera plus aérien que chaotique (sourire).
Et puis, il y a un fil conducteur quand même, qui est cette idée de MUSICAA, de Stéphane. Et ce sont toutes ces actrices-chanteuses qui incarnent ce personnage de la musique  qui parfois se sent parfois délaissé, comme à l’arrivée du cinéma parlant. Globalement, c’est une espèce de joyeux bazar, mais qui va quelque part, je crois !

J’espère juste que ça va bien se passer pour les gens que j’ai conviés, car je trouve qu’il faut les recevoir le mieux possible. Mais il n’y a que des gens de bonne volonté sur ce festival et dans ce théâtre qui est très beau en plus, ça va être très agréable.

Est-ce que comme Vincent Delerm, tu pourrais ou aimerais passer derrière la caméra ? 

Il ne faut jamais dire fontaine… mais curieusement j’ai toujours une tendance à me méfier un peu de la pluridisciplinarité, ce qui est idiot quand on est artiste. C’est un  peu con d’être comme ça parce que je passe mon temps à dire que quand on est artiste, il faut faire des choses qu’on ne sait pas faire ! Etre artiste, c’est trouver un moyen de faire ces choses.

En fait, moi ce que j’aime c’est plutôt d’écrire des chansons et d’essayer d’en mettre partout ! Je vais en mettre au cinéma, je vais en mettre au théâtre, je vais en mettre dans des livres. Je suis dans ce truc-là, plutôt que d’essayer différents corps de métiers. Par exemple, je sais que je suis un acteur pitoyable ça, ça n’arrivera jamais. Réaliser quelque chose, en tout cas si ça arrivait, ce qui est un peu le cas de Vincent d’ailleurs, ce serait sans doute plus sous une forme documentaire qu’une forme de fiction.

On m’a déjà proposé de le faire quelquefois, comme on m’a proposé parfois d’écrire des livres, sous prétexte que j’écris des textes de chanson. Je dis non car ça m’ennuie profondément d’écrire un livre, je suis pas du tout un littéraire, moi.
Ce n’est pas de la littérature la chanson, c’est autre chose ; C’est un truc qui va avec la musique, c’est un art à part entière, ce n’est ni de la littérature, ni de la poésie. Les gens sont étonnés mais pour moi ça n’a rien à voir.
En tout cas je ne me lancerai pas dans un film de fiction avec un chef opérateur qui fait tous les plans. Comme je n’ai pas le sens du cadre et que je fais des photos atroces, il n’y a donc aucune raison de faire un film.

On sent néanmoins chez toi, une curiosité et une envie d’éviter la routine…

Oui, c’est vrai que j’aime monter des projets différents. Il y a le spectacle de ce soir mais je pense aussi depuis longtemps à concrétiser un projet de comédie musicale pour la scène mais pas pour le cinéma, cette fois ci.
J’ai aussi fait cette reprise de “Love on the beat” (ndlr, sa version de l’album de serge Gainsbourg) qui va sortir en octobre en album…  Je l’ai fait en live pour Radio France il y a quelques mois et là on vient d’en finir le mixage. C’est un truc plus ambitieux musicalement, plus abouti, un véritable album qui reprend les arrangements de cordes mais pour lequel on a réenregistré les choeurs, on a refait des beats, on a refait des instruments.

Quand ce confinement est arrivé, je me suis rendu compte que j’avais besoin tout le temps de projets donc c’est là que j’ai monté ce truc de “Love on the beat”. Même quand je pars en vacances, c’est souvent avec mes musiciens parce qu’on peut travailler. Je fais un métier tellement formidable que les vacances, ça m’emmerde ! C’est normal, je m’amuse tout le temps !  On a parfois des soucis, mais c’est quand même un luxe insensé ! Puis c’est le métier que je voulais faire quand j’avais 8 ans. Je pensais que je n’y arriverai pas, donc je ne vais pas partir en vacances (sourire) ! Et comme c’est ce que je préfère dans ma vie, en dehors de mes amis, que ça ne me dérange pas en fait !

Liberté

Ce métier te parait plus simple aujourd’hui ?
Je trouve ça agréable de commencer à être un vieux chanteur ! On commence à connaitre des gens, des techniciens, je ne parle pas de show bizz, hein, mais on connait un peu les choses, on a un peu d’expérience, on sait ce qu’on veut faire, ce qu’on ne veut plus faire…
Moi, j’ai une place assez enviable parce que je ne suis pas du tout une énorme vedette mais bon, apparemment, je ne pue pas trop de la gueule encore…  Donc, il y a encore des gens qui paient pour que je fasse des choses. Voilà, c’est le truc le plus important, je trouve (rire)

As-tu eu parfois l’impression que ta fructueuse collaboration avec Christophe Honoré t’avait fermée quelques portes et que ce métier n’a pas toujours eu assez d’imagination à ton égard ?
Sans doute ! Mais c’est forcément un sentiment paradoxal parce que je sais que je dois ma carrière à ce film LES CHANSONS D’AMOUR.
J’avais sorti un premier album (ndlr, Garçon d’honneur) comme chanteur, qui n’avait pas marché et donc Naïve, ma maison de disques à l’époque, freinait un peu pour en faire un deuxième. J’aurais pu me faire virer, mais le succès des CHANSONS D’AMOUR a fait que j’ai pu continuer. Je suis très reconnaissant de ça.

Après effectivement, très tôt je me suis dis « attention parce que là il va falloir essayer d’exister en dehors de ça, si je veux continuer ». Comme chanteur, ça va maintenant je chante toujours les chansons des CHANSONS D’AMOUR en concert parce que ça fait plaisir aux gens et parce qu’il faut chanter ses tubes ! (sourire). Je n’en ai pas beaucoup et ce n’est d’ailleurs pas vraiment des tubes, à part peut-être pour un petit cercle d’initiés. Et je crois que j’ai quelques autres chansons qui existent un peu aussi, je le constate en concert donc ça c’est agréable. Après c’est peut-être au cinéma que les gens manquent d’imagination pour faire appel à moi. Personne n’ose jamais me proposer une comédie musicale parce que c’est pour Honoré. Souvent je dis “Allez-y, proposez-moi des trucs ! »  Je ne me compare absolument pas ;  mais Michel Legrand, il a fait YENT et puis il a fait des films de Jacques Demy, ça n’empêche rien, enfin voilà !

Comment définirais-tu une bonne bande originale ?
C’est une bande originale qu’on entend mais en harmonie avec les autres éléments du film. On dit souvent dans ce milieu “une bonne musique, c’est une musique qu’on n’entend pas !” Alors ça, vraiment ça me saoule, ça me tombe des oreilles je ne comprends pas qu’on puisse dire un truc pareil ! Je comprend ce qu’on essaie de dire, mais, en réalité c’est pas ça. Une bonne BO de film, c’est une musique qu’on entend mais qui épouse le rythme du montage du jeu des acteurs qui est en harmonie avec tout, ou en disharmonie si on choisit qu’elle soit bagarreuse, bien sûr ! Sinon, étant chanteur, j’ai plus d’appétence pour les thèmes avec une mélodie un peu forte. Je suis beaucoup moins intéressé, mais c’est très personnel, par le sound-design ou la musique d’atmosphère.

Y-a t-il une mélodie qui te touche plus qu’une autre ? 
J’ai eu un gros, gros goût pour une chanson du ALADIN de Disney qui était “Prince Ali”, je trouvais que c’était une chanson de music-hall extraordinaire. Et puis sinon, en musique instrumentale je n’ai pas changé, je réponds tout le temps ça, mais c’est vrai que c’est ce que Morricone a fait pour IL ETAIT UNE FOIS EN AMERIQUE.


Les thèmes sont incroyables avec cette espèce de montée de cordes, moi ça me tire les larmes, c’est extraordinaire. Il faut avoir son talent et sa compétence pour le faire, j’en serai totalement incapable, évidemment, mais ça me transporte complètement.

 

Tu serais capable d’aller en salles, juste pour découvrir la bande originale d’un compositeur que tu aimes particulièrement ?
Je ne crois pas, même si ce n’est pas gentil de le dire. Après suis toujours heureux de découvrir une bonne BO, mais comme une première partie qui est bien, avant un concert ! Bon j’exagère un peu parce que, quand c’est vraiment beau, je l’écoute évidemment mais je n’ai pas de véritable fanatisme pour quelqu’un.
Il y a quand même quelques personnes dont je suis le travail et qui m’impressionnent comme Tom Yorke de Radiohead quand il bosse avec Paul Thomas Anderson. Il y a aussi des trucs, comme ce qu’a réussi Damien Chazelle avec son pote (ndlr, le compositeur Justin Kurwitz) sur LA LA LAND, il y a quand même un truc que je trouve admirable, vraiment !

Quels sont tes projets aujourd’hui ? Vous allez tourner avec ce spectacle ? de nouvelles chansons en prévision pour un album perso ?
Il y a eu beaucoup de travail sur ce spectacle. Les acteurs et les actrices en ont envie aussi, donc s’il est réussi, c’est agréable de se dire que ça peut tourner un peu bien sûr… évidemment !  Mais déjà faisons le (sourire), c’est pour ça que je mets tout au conditionnel. On va le faire, et après on va voir si ça vaut le coup de continuer.

Sinon, j’ai écris quelques chansons mais pour le moment  j’ai envie de faire d’autres choses. Il y a ce spectacle, il y a Love on the beat et il y a cette idée de faire un spectacle musical sur scène… Et je me dis que 50 ans pour sortir un nouvel album c’est  pas mal !  Je suis à 47, j’ai donc 3 ans devant moi, c’est une durée cohérente (sourire)
Propos recueillis le vendredi 25 juin, lors du Festival Soeurs Jumelles à Rochefort

“On avait envie de dire la beauté d’un lieu comme Gagarine ” – Interview Fanny Liatard, Jérémy Trouilh

“On avait envie de dire la beauté d’un lieu comme Gagarine ” – Interview Fanny Liatard, Jérémy Trouilh

- Interview Fanny Liatard & Jérémy Trouilh - Gagarine -

C’est deux jours après la sortie tant attendue de GAGARINE, leur 1er long métrage, que j’ai eu l’immense plaisir de rencontrer Fanny Liatard & Jérémy Trouilh, quelques minutes avant une projection du film dans le cadre du festival Sœurs Jumelles à Rochefort.
L’occasion pour moi d’échanger avec les jeunes réalisateurs sur ce film audacieux et le travail effectué sur la bande son du film avec les frères Galperine et Amine Bouhafa, lui aussi présent à Rochefort (interview à venir très vite)

Gadjo Dilo - Romain Duris & Rona Hartner

Dans quel état d’esprit êtes-vous, maintenant que le film est enfin sorti en salles ?
Jérémy Trouilh – Le film vient de décoller, il est parti vers le public alors que on a attendu cette sortie pendant longtemps. Il devait sortir en novembre dernier et là on vient de vivre quelques semaines d’échanges avec plein de spectateurs, mais aussi avec l’équipe qui l’a enfin découvert.
Et quand je parle de l’équipe, je pense en particulier à tous les habitants de la cité Gagarine à qui on a montré le film il y a une semaine dans un cinéma juste à côté de feu Gagarine. Dans cette continuité, être ici aujourd’hui et pouvoir encore rencontrer des spectateurs c’est super !

Comment avez-vous vécu cette projection avec les habitants de Gagarine ?
Fanny Liatard – Sincèrement, c’était le moment qu’on attendait depuis un bon moment et qui a été plusieurs fois repoussé.
Il y avait un gros enjeu pour nous, parce que même si Gagarine est un endroit où on a passé des mois, des années, en lien avec beaucoup d’habitants, on ne pouvait pas non plus être totalement sûr que le résultat final les représente bien. Donc, moi j’étais très stressée le jour de la projection mais finalement on est trop content parce qu’on a eu des retours très positifs. Il y avait plein de monde, on a fait deux projections et on a pu discuter après. Et que ce soient les jeunes du quartier ou des plus anciens, des gens de divers profils, ils avaient l’air émus, touchés.
Nous, on était dans la salle à la fin du film, et je me disais « la cité a disparu depuis à peu près un an et revoir les images de ce bâtiment qui n’existe plus, c’est vrai que ça doit être fou ! »  C’est un peu ce qu’on nous a raconté après. Il y a des jeunes qui nous ont dit que même s’ils étaient différents de Youri, ils se reconnaissaient complètement dans son parcours, dans son histoire, dans son attachement à la cité. Donc on était hyper heureux et très, très émus.

Exils - Romain Duris & Lubna Azabal

GAGARINE, c’est un peu le film de votre vie car avant d’être un long, GAGARINE a été un court métrage.  Vous avez rencontré longuement des habitants de la cité, vous avez organisé des ateliers vidéo…  Qu’est-ce qui vous touche dans la vie de ses habitants et dans Youri, ce personnage que vous avez imaginé, pour leur consacrer tout ce temps ?
Jérémy Trouilh – Nous sommes arrivés avec Fanny en 2014 à Paris avec le rêve de faire des films sans avoir vraiment étudié le cinéma.
On a des amis architectes qui travaillaient sur la future démolition de la cité et la manière dont les gens vivaient ce moment particulier.  Ils nous ont demandé de venir faire des portraits documentaires à Gagarine. On a pris le métro, on est arrivé à Ivry sur seine et on est tombés sur cette immense barre de briques rouges. Le premier choc a été visuel, on a immédiatement vu un vaisseau et un vaisseau assez majestueux pour qu’on se demande pourquoi il allait être détruit. 

Ensuite on nous a raconté qu’il y avait toute une âme derrière ça, avec un astronaute qui était venu inaugurer le lieu 60 ans avant. Ces milliers d’habitants qui pendant 60 ans ont fait leur vie ici, pour former au final une vraie communauté.  Et aujourd’hui, ils doivent accepter le départ et le déchirement de se dire au revoir… 
C’est vrai que le jour où on a découvert ce lieu et toute cette histoire on s’est dit « ll faut faire une fiction ici ! ». C’est d’abord devenu un court métrage qui s’appelait déjà GAGARINE et qui faisait 15 minutes. 15 minutes, ce n’était pas assez et donc on a continué pendant quatre ans à passer du temps aux côtés des habitants parce qu’on avait envie qu’ils aient leur mot à dire dans cette fiction qu’on écrivait et qui racontait un bout de leur histoire. 

Le film se situe constamment entre rêve et réalité. C’est très plaisant et stimulant pour les spectateurs que nous sommes mais on imagine que c’est un projet un peu plus compliqué à présenter pour convaincre des partenaires, producteurs, distributeurs…
Fanny Liatard – C’est vrai que la promesse était risquée de mélanger réalisme et onirisme, de trouver le bon équilibre. C’était un véritable enjeu tout au long de l’écriture. La chance qu’on a eu, je pense, c’est d’avoir commencé par faire un court-métrage, même si avant ce court on n’avait jamais mis les pieds sur un plateau de cinéma. En envoyant le scénario et en appelant les gens, avec plein d’entrain, on a réussi à convaincre une équipe assez talentueuse qu’on a emmené jusqu’au long.
Je pense qu’ils ont tout de suite compris le sujet et notre envie de décaler le regard sur un lieu, un quartier populaire qui a mauvaise réputation, c’était important. Ils étaient prêts à rêver, à se dire « allez, on va le faire ! Oui c’est du cinéma français mais on peut presque y amener de la science-fiction, du réalisme magique… »
Et puis on a eu la chance d’avoir à nos côtés les productrice de Haut et court qui ont été les premières à voir le court, qui nous ont demandé si on avait un projet de long et qui nous ont formidablement accompagné sur le film. Je pense que de les avoir à nos côtés nous a aidé à convaincre plus de monde. 

Mais par exemple pour Amine Bouhafa et les frères Galperine avec qui on a travaillé sur la musique j’ai l’impression qu’on a aussi visé les bonnes personnes parce que je crois qu’on avait une sensibilité commune autour de ce sujet et peut-être aussi parce que ça parlait de conquête spatiale (rire). J’ai l’impression que lorsqu’on rêve de travailler avec certaines personnes et qu’on leur parle avec le coeur, ça marche plutôt bien !

Liberté

Pouvez-vous justement nous parler du remarquable travail effectué sur l’ambiance sonore du film ?
Jérémy Trouilh – C’est vrai que, très tôt, on s’est dit avec nos compositeurs, avec les ingénieurs du son sur le plateau, à l’étape du montage son et même du mixage, qu’il fallait que toute cette bande sonore soit dans une cohérence, voire dans des frontières un peu floues entre musique et sons réels, puis des sons réels qui deviennent sons spatiaux.

Donc on a passé beaucoup de temps sur le tournage à capturer un maximum de matière que ce soient les RER qui passaient en continu au bord de la cité où les sons d’ascenseur un peu bringuebalant, les voix des habitants dans une cité à côté de Gagarine qui était encore vivante. On a aussi enregistré les sons du chantier dans la cité Gagarine où on a tourné une grande partie du film et où on était en cohabitation avec un chantier de démolition et de désamiantage. Tous ces sons ont constitué une matière première qu’on a essayé de construire de manière progressive au montage. C’est à dire qu’on commence dans un certain naturalisme, que ce soit en termes de mise en scène ou de mise en son et puis, petit à petit, la vie disparaît et les sons s’étirent pour créer une certaine étrangeté, afin de faire résonner l’espace que Youri a dans la tête, dans les oreilles du spectateur.
Et la musique, elle, porte beaucoup les émotions de nos personnages et notamment de Youri parce que c’est quelqu’un qui ne parle pas beaucoup, donc elle nous donne accès, un petit peu, à ses sentiments.
L’idée était que cette musique se mêle aux sons, donc les compositeurs ont notamment été chercher des instruments un peu atypiques qui faisaient penser, eux-mêmes, à des sons de la cité ou d’un vaisseau spatial.

Comment avez-vous trouvé l’interprète de Youri, Alséni Bathily ?
Fanny Liatard – Ca a été un long casting qui a duré environ six mois, avec Judith Chalier, la directrice de casting. Alséni a eu un flyer de casting à la sortie de son lycée et il a envoyé un mail ce qui n’est pas si courant comme démarche. On l’a vu pas mal de fois et pour être honnête on a mis du temps à se décider parce que, au début, il ne correspondait pas tout à fait à ce qu’on avait en tête après des années d’écriture.
On avait l’image d’un Youri un peu frêle, un peu enfantin et en fait on a été surpris par le corps d’Alséni qui est musclé, un vrai héros quoi !  Mais, par contre, il nous a impressionné, dès le premier jour, parce qu’il n’avait jamais joué et qu’il avait vraiment une justesse folle et aussi dans ses yeux et son sourire, quelque chose de très enfantin. C’était hyper beau et ça nous a beaucoup touché.

Finalement, on a aimé l’idée qu’il y ait ce mélange entre adulte, héros et puis enfance, il était vraiment entre deux eaux. On a beaucoup répété avec lui, il a eu de l’aide d’un coaching un peu accéléré. Il nous a épaté sur le tournage. On a adoré travailler avec lui, il s’est hyper bien entendu avec les acteurs qui étaient un peu plus chevronnés et même avec les habitants qui sont dans le film qui n’avaient jamais joué, non plus. C’est une très belle rencontre !

Le film raconte la solidarité qui peut exister dans une cité comme Gagarine. C’était important de montrer cette dimension sociale et humaine ? 
Jérémy Trouilh –  Si on raconte l’histoire de Youri qui n’est pas prêt à quitter cette cité, c’est avant tout parce que on a affaire à un personnage qui voit dans toute la communauté d’habitants autour de lui, sa famille et, nous on trouve ça magnifique. On avait envie de dire la beauté d’un lieu comme Gagarine, par toute l’humanité qui y existe. C’est vrai que notre Youri qui diffuse un SOS lumineux à la fin, c’est pour dire tout son amour à cette communauté mais c’est aussi un message, peut être un peu plus politique, d’un quartier qui dit au monde, à la société « Regardez-nous, regardez, parce qu’on est là, on est beaux et on est on est plein d’idées, de nouvelles utopies pour le monde de demain. Il faut juste que vous me donniez un peu d’attention ! »

Le film aujourd’hui ressemble-t-il à celui que vous avez imaginé depuis toutes ces années ?
Fanny Liatard –  C’est dur comme question car il y a tellement de temps qui est passé. Je crois que si aujourd’hui on prend le scénario, le film lui ressemble beaucoup. Je sais que le court métrage a aidé à raconter quelle esthétique on allait avoir parce que ce n’est pas évident de savoir comment on filme une cité à la manière d’un vaisseau spatial.
Après on avait plus d’ambition visuelle sur le long que sur le court mais on a continué à travailler avec Victor Seguin, le chef opérateur avec qui on a fait tous nos la cité a disparue court métrages et on a passé beaucoup de temps à explorer les moindres détails de la cité.
On a eu, ce qu’on ne savait pas au début, les décors de la cité complètement vides pour tourner et la faire revivre sur le début du film, ce qui n’était pas forcément facile. En même temps, ça a été une chance incroyable parce que c’était un studio à ciel ouvert. On a pu creuser les trous que fait Youri dans le film entre les appartements, on a fait pousser un jardin, c’était assez fou !
Et puis, c’était une chance aussi d’avoir ces décors pour anticiper et préparer les mouvements de caméra qu’on voulait, un peu ambitieux, un peu flottants. Et les préparer à fond, pour les faire rapidement, parce qu’on n’avait pas tant de temps de tournage que ça ! 

Comment avez-vous vécu ce moment où la cité disparait ?
Jérémy Trouilh – C’est vrai que sans être habitants de Gagarine, on y a quand même passé cinq ans. On a d’abord vu cette cité remplie de vie qui nous a fait penser, un peu, à nos villages respectifs, par les fêtes de quartier, par la familiarité entre les voisins, d’une porte à l’autre, dans les coursives qui étaient pleine de vie au début.
Evidemment, c’était aussi une cité blessée parce qu’elle avait été un peu abandonnée par les pouvoirs publics et donc elle était abîmée avec beaucoup de gens qui voulaient en partir, c’était complexe comme situation. Mais on s’y est attachés fortement, bien sûr et on l’a vu se vider petit à petit et déjà ça, c’était un peu un crève-coeur.

A un moment, on est revenus et il y avait des ailes entières qui étaient vides, avec des portes blindées partout. Et puis un jour on a vu la première aile du bâtiment entièrement murée avec les fenêtres des trois premiers étages remplies de parpaings, c’était dur, vraiment ! Il y avait une violence symbolique forte.
On a continué d’écrire avec cette course contre la montre, afin de respecter un compte à rebours qui disait que la cité allait être détruite. On voulait absolument tourner dedans, on a fini par réussir à le faire alors qu’elle était entourée de barricades et qu’il y avait déjà une équipe de démolition à l’intérieur.

On était là en plein tournage avec notre équipe, quand le 31 août 2019, des centaines d’habitants se sont réunis au pied de la cité pour assister au premier coup de pelleteuse. C’était un moment particulièrement émouvant parce que nous, là, on ne regardait plus trop le bâtiment mais les gens, les visages de familiers, de ces centaines d’habitants qui étaient là et qui regardaient avec des larmes dans les yeux, leur maison en train de disparaître.

Gagarine a été sélectionné pour Cannes 2020.  Avez-vous eu un peu de frustration à ne pas présenter le film sur place ?  Et que représente pour vous ce label, cette sélection ?
Fanny Liatard –  On n’avait pas totalement fini le film quand on l’a envoyé à Cannes et on était confinés quand est arrivé le coup de fil de Thierry Frémaux à nos productrices pour annoncer cette sélection et c’était fou. On n’arrivait pas à y croire, même si on en rêvait. C’est une trop belle reconnaissance.
Après, il y a eu le Marché du film à Cannes et c’est génial pour nous car je crois que le film s’est vendu dans 30 pays tout de suite. On a été très touchés de se dire que ce sujet pouvait aussi plaire à quelqu’un qui est très loin de Gagarine et de cette cité.
Et c’est vrai que le film a, ensuite, continué à se vendre donc ça a été une véritable impulsion et on est allé le présenter à la rentrée, entre deux confinements, dans plusieurs pays.
On a profité de ce formidable encouragement et de ces moments de confinement pour recommencer à écrire des histoires. On a de nouvelles envies. GAGARINE nous a donné envie d’aller peut-être plus loin dans la science-fiction, d’explorer d’autres territoires mais je pense qu’il y aura toujours une envie d’ancrage, de rencontrer des gens qui deviennent le moteur des histoires qu’on raconte.

En tous cas, Cannes c’est magnifique ! Et on y va cette année pour monter les marches on est content, même si on aurait adoré y aller avec les habitants. On avait prévu d’affréter des bus pour les amener sur le tapis rouge mais voilà finalement il y a eu Ivry et c’était très beau comme ça.

Quel souvenir garderez-vous de cette aventure GAGARINE ?
Jérémy Trouilh – Le tournage, c’est le meilleur moment, celui où tout se concrétise et qui est rempli de défis.
Chaque jour, il y avait une nouvelle montagne à gravir mais je me souviens d’une fois ou Fanny et moi rentrions en vélo du tournage, à trois heures du matin, après une journée sur une scène avec 150 habitants et une grue qui passe au-dessus d’eux. On était tous les deux avec Fanny, on rentrait chez nous en traversant le périph pour arriver à Paris. On était émerveillés de ce qui venait de se passer et excités des défis du lendemain pour faire voler Youri dans la cage d’escalier. Ça, c’est des moments uniques et on a très hâte d’y retourner on se presse du coup à écrire le prochain film pour être bientôt prêt à dire Action !

Propos recueillis lors du festival Soeurs Jumelles à Rochefort, le 25 juin 2021.