Et comment avez-vous abordé le travail sur la série ?
Romane Bohringer : La série, c’est quand même une autre grammaire, c’est neuf mois d’écriture, ce qu’on n’a jamais fait sur le film. C’est une équipe qu’on a voulu très légère mais qui, malgré tout, était beaucoup plus conséquente avec plus de repérages, des plans de travail… Rien n’a été laissé au hasard alors que tout était né du hasard.
Donc, j’ai été obsédée pendant un an et demi à m’en rendre parfois folle de joie et parfois folle de malheur pour faire cohabiter tout le temps nos envies de liberté et la grammaire plus rigoureuse d’une série car c’est le pacte qu’on a passé avec Canal+. On s’est donc astreint à une écriture plus rythmique, plus découpée. Comment faire rentrer à la fois, en 30 minutes, des choses écrites car il faut faire avancer l’action, et les accidents de tournage ? Les gens de Canal+ ont été formidables là-dessus, parce qu’ils ont vraiment respecté tout ça.
Ils voulaient retrouver quelque chose du film qu’ils aimaient sincèrement, donc, ils ont respecté tout ce qui était de l’ordre de la distribution avec un mélange d’acteurs et de non-acteurs et que les choses ne soient pas sûres à 100%. Ils ont accepté que je puisse éventuellement modifier les arcs narratifs pendant les mois d’écriture, en fonction de ce qui arrivait dans nos vies.
Garder ce ton et cette liberté a été mon obsession tout le temps et en même temps, on était guidé par Canal qui nous disait « Attention, on ne veut pas une chronique, on veut une épopée familiale, quelque chose qui ressemble à une série, quoi ! » On devait se demander ce qui allait se passer l’épisode d’après et comme chez nous ce n’est quand même pas Tom Cruise et MISSION IMPOSSIBLE, il n’arrive pas des trucs de dingo tous les soirs, il a fallu qu’on imagine, qu’on invente…
L’idée majeure était de savoir comment, au milieu de toute cette préparation, de cette rigueur, de ce plan de travail, de ces journées, on allait arriver à faire traverser la vraie vie et qu’elle se mélange au point qu’on ne sache pas ce qui est vrai et ce qui est faux.
Et concrètement, ça donne quoi sur le tournage ?
Romane Bohringer : On a mis en place, et c’était un peu une folie, un mode de tournage qui était le plus proche possible du film. Même si on avait une plus grosse équipe, on a dit « pas de maquillage, pas de scripte, pas de raccords, pas de machinerie ».
Mon chef opérateur n’avait même pas d’assistant. Il y avait du monde, mais le moins de monde possible, parce que j’étais obsédée par cette idée d’aller vite, de tourner beaucoup, et que si quelque chose arrivait en bas de la rue, qu’on soit capable d’aller filmer immédiatement… Je voulais absolument avoir le temps de tourner ce qui était écrit, mais peut être aussi de capter ce qui allait arriver sur le plateau, pouvoir vivre ce moment comme quelque chose d’exceptionnel et pas comme la réalisation de quelque chose de très écrit, déjà installé. C’était un drôle d’équilibre à trouver et ça n’a été possible que grâce à une sorte de ferveur collective qui a fait de ces 60 jours de tournage un des plus beaux moments de ma vie.
C’est vraiment une œuvre collective, tant du côté des techniciens que des acteurs. C’était génial de voir à quel point des gens comme Éric Caravaca ou Monica Bellucci se sont prêtés à ces conditions tout à fait inhabituelles, et à quel point mon équipe a dû redoubler d’énergie, à commencer par mon assistante qui a géré la cohérence du projet, vu qu’on n’avait pas de scripte.
Bertrand Mouly, mon chef opérateur, qui est vraiment comme le coréalisateur de la série, a donné de sa personne de manière physique et mentale, très, très fortement pendant 60 jours pour nous permettre, notamment, de trouver un langage visuel à la série.
C’était une aventure délirante, magnifique ! Je me suis retrouvée à une place que j’ai adorée, c’est-à-dire que j’ai vraiment assumé mon rôle de réalisatrice. Il m’a fallu un temps infini pour le matérialiser dans ma tête, mais c’est finalement arrivé. Pendant ces 60 jours, j’ai eu l’impression d’être sur un nuage, sur un tapis volant, j’étais comme propulsée, irradiée.
Je ne me suis jamais sentie aussi complète dans ma vie. J’étais entourée de gens que j’aimais profondément, mon bonheur à les filmer était inouï.
Les gens qui sont arrivés, les nouveaux Monica et Éric, se sont fondus dans cette aventure avec une générosité telle qu’ils m’ont fait croire que j’étais capable de le faire, vraiment ! (rire) La confiance qu’ils m’ont accordé m’a donné beaucoup de force et puis on a beaucoup ri même si on a tourné entre deux confinements. Là aussi, nous avons vécu un miracle car à l’époque, beaucoup de tournages étaient interrompus, le nôtre ne s’est jamais arrêté, même si la menace était permanente. On a vécu dans une immense promiscuité, on était comme sur un îlot, un monde de création pendant 60 jours complètement hors du temps, c’était fantastique !