- Interview Samir Guesmi & Raphaël Elig - Ibrahim

Récompensé de 4 Valois (meilleurs film, mise en scène, scénario & musique) lors du Festival du film francophone d’Angoulême 2020, IBRAHIM, le premier long-métrage de Samir Guesmi a également fait partie de la sélection Cannes 2020. Une reconnaissance plus que méritée pour ce film qui a enfin trouvé le chemin des salles le 23 juin.
Le lendemain de cette sortie, l’acteur-réalisateur et Raphaël Elig, compositeur de la bande originale du film étaient à Rochefort pour une rencontre avec le public dans le cadre du Festival Sœurs Jumelles.
L’occasion pour Cin’Ecrans de revenir sur la belle aventure d’IBRAHIM…

Gadjo Dilo - Romain Duris & Rona Hartner

Samir, dans quel état d’esprit es-tu au lendemain de la sortie d’IBRAHIM qui était prêt depuis pas mal de temps mais que la pandémie a empêchée, l’hiver dernier ?
Samir Guesmi – J’ai vécu cette sortie de manière extrêmement heureuse. Je ne soupçonnais pas pouvoir être accueilli de cette façon. J’ai eu des retours extrêmement élogieux, joyeux, le film a eu une presse super, des réactions incroyables. Et on a fait un peu le tour des salles avec Raphaël et franchement, on rencontre des gens extrêmement émus, touchés. Moi ça me bouleverse.

Franchement tu oublies tous les moments pénibles, toute cette attente qui n’était pas vraiment une attente d’ailleurs, parce que c’est juste le temps qui s’est étiré et ça c’est étiré un peu pour tout le monde cette histoire de pandémie.
Je n’ai pas le sentiment d’un soulagement, c’est juste un autre pan de l’aventure, c’est mon premier long métrage et je découvre ça en fait, je suis un bleu ! (rire) C’est à dire qu’il y a l’écriture, la préparation, le tournage, le montage et puis il y a la sortie, les festivals, la rencontre avec le public et franchement, c’est le grand chelem en fait! C’est un triathlon, il y a des épreuves différentes à chaque fois très, très, très, denses.

Nous sommes ici dans un festival qui célèbre la musique et l’image. Que représente pour toi la musique de film ? 
Samir Guesmi – J’ai une grande admiration pour la musique de film. C’est sacré pour moi parce que c’est quelque chose d’extrêmement difficile. C’est une partition qui se superpose au film et qui existe par ailleurs. C’est à dire qu’on peut l’entendre comme une oeuvre à part entière mais qui doit se marier, accompagner un film sans lui faire de l’ombre. Ce mariage entre la musique et l’image doit fonctionner, indépendamment de la qualité de la composition.
Quand la musique est là pour colmater des défaillances de mise en scène ou alors accentuer des moments un peu tragiques, je ne trouve pas ça intéressant
J’ai donc un rapport étrange à la musique de film, je l’aime mais à la fois, par moments je pourrais m’en passer mais largement… Quand on me dit “Là, il faut que tu pleures” en rajoutant des violons, je me lève, c’est vraiment épidermique, je me sens pris en otage et je trouve que dans ce cas, la musique gâche le film.

Tout ça pour dire à quel point j’adore la musique de film et, à la fois, elle me terrorise parce que, par moments, elle peut tout casser, tout foutre en l’air.

Raphael Elig  –
Je suis parfaitement d’accord avec ça. Et par rapport à la partition sonore du film qui englobe à la fois les dialogues, les bruitages et la musique, je me suis tellement imprégné du son de l’appartement ou de celui de la brasserie, par exemple, que j’ai voulu les garder sur la bande originale du film parce que, pour moi, ça faisait partie de sa musique.

J’ai souvent rejoint Samir et Loïc, son monteur son, car il y a tout un travail sonore que je trouve génial. Ce qu’il a fait est incroyable. Ca a été vraiment comme un travail sur une peinture pour essayer de trouver les bons pleins et déliés.

Exils - Romain Duris & Lubna Azabal

Raphael, c’est effectivement un film urbain qui marie très fortement la musique et le son de la ville. Comment avez-vous travaillé la richesse de toute cette matière ?
Raphael Elig – J’ai vu le film monté avant de commencer à travailler, j’avais donc déjà une matière très avancée et c’est pour ça que j’ai dit à Samir “C’est déjà tellement beau sans musique… les silences sont là, ils sont présents et ils ont besoin de rester silencieux” (sourire) La difficulté était donc de définir dans quels interstices j’allais pouvoir me glisser pour donner des éclairages, à certains moments, qui soient justes et qui n’enlèvent pas cette dimension sonore importante mais qui est quand même assez ténue.

Ce qui est important, c’est de voir que le père et le fils communiquent très peu. Ils sont juste là et on avait besoin de garder cette dimension. Il fallait trouver la place de la musique mais sans lui en donner trop. Les silences, pour moi, ça fait partie aussi de la partition sonore, c’est bien de donner des respirations et pour moi, ça a été vraiment un super travail d’épurer les notes avec Samir.
En tant que compositeur on a tout le temps tendance à être un peu trop bavard alors du coup Samir m’a aidé à ne pas ne pas l’être trop.

Samir, cette démarche et cette volonté de retenue dont parle Raphaël pour l’écriture de la musique semble être la même que dans l’écriture et dans le jeu. Cette volonté de ne pas en faire trop, de ne pas trop en dire et de faire confiance au spectateur était présente dès la naissance du projet ?
Samir Guesmi – A partir du moment où on a un personnage mutique, qui a du mal avec les mots, il faut bien trouver une autre manière de le faire exister. C’est à dire qu’il fallait le voir arriver à la maison, que l’on comprenne ce qu’il pense, sans nécessairement le formaliser.

Mais je voulais ajouter quelque chose sur le travail de Raphaël qui a été difficile parce que, moi, j’étais très, très méfiant et très chiant. Je n’étais pas complètement clair à ce propos.
La musique, j’y pense beaucoup et notamment pour mon film. J’avais envie de musique et, en même temps, plus je travaillais sur le film, plus j’accordais d’importance aux sons, aux rumeurs de la ville, au silence d’un appartement, d’une cuisine, au déclenchement du frigo et cette bande sonore me suffisait.
Puis, j’ai regardé le film qui était assez âpre et un peu rugueux, avec un son un peu métallique. J’aimais bien ça, mais je trouvais un peu arbitraire et un peu radical de ne pas mettre de musique. Donc, j’ai écouté plein de musiciens, j’ai fait quelques tentatives puis j’ai eu envie de rencontrer Raphaël après avoir entendu sa musique au piano.
Je me rappelle que j’étais un peu méfiant, un peu sur mes gardes. J’ai été assez mauvais joueur, en lui disant “Je ne sais pas si j’ai envie de musique !”  et lui m’a répondu ” Tu as raison, je crois qu’il ne faut pas de musique sur le film”. Moi, à ce moment-là, avec mon esprit de contradiction, je lui ai demandé d’essayer de faire quelque chose sur certaines scènes comme celle de la cuisine ou de la salle de bain, où je pensais qu’il n’y avait pas besoin de musique.

Raphael y est allé avec toute la délicatesse du monde et en même temps en imposant cette présence de la musique. C’était exactement ce que je lui demandais ! C’était à la fois d’exister, de ne pas faire un truc timide qui allait être écrasé par l’image et de prendre sa place avec moi qui ne la lui faisait pas vraiment.
J’ai l’air de faire le malin, mais c’est vraiment ça ! C’est pour cette raison que je disais qu’une bonne musique de film c’est une musique qui épouse le film en trouvant sa juste place. Et je trouve que le piano de Raphaël est incroyable.

Après la bande son du film, peut-on parler également du travail de Céline Bozon, la directrice photo, à qui l’on doit la très belle lumière du film. Rarement Paris, la nuit notamment, n’a été aussi justement montrée ?  Quelles étaient tes attentes sur ce point?
Samir Guesmi – Franchement, à part sur les scènes de rêves, il n’y a eu aucun traitement sur l’image. Paris est tel que je l’ai vue, que je l’ai vécue enfant. En fait, je me suis rendu compte que la ville n’a pas changé.
C’est un film qu’on a fait avec une économie assez modeste, on n’a pas eu des tonnes d’éclairage. Il y a eu beaucoup de scènes tournées la nuit dans Paris et on s’est servis de l’éclairage de la ville. Le rouge orangé, un peu ocre de la cité, c’est celui qui existe.

Le talent de Céline, et c’est la même chose avec Raphaël, c’est de pas s’être mise en avant avec ses lumières, Raphaël ne s’est pas non plus mis en avant avec sa musique. On a juste regardé avec attention ce qu’il y avait devant nous et franchement, c’est suffisamment beau et bouleversant pour qu’on n’ait pas besoin de rajouter des choses.
La forme du film n’était pas préalablement pensée ou peut-être inconsciemment. En fait, j’ai vraiment voulu être à la hauteur d’Ibrahim c’est à dire à la hauteur de ses 16 ans, à la hauteur de sa taille de ce qu’il voit lui, comment il perçoit la ville…
Moi, c’est ce Paris là que je connais !

Ce premier film à la fois intense et pudique est aussi très personnel. Aurais-tu pu réaliser un autre premier film, sur un autre sujet ? Quel en a été le déclic?
Samir Guesmi – Ibrahim, c’est une déclaration d’amour d’un père à son fils ou d’un fils à son père. J’avais envie de faire un film d’amour, et pour moi un film d’amour c’est deux êtres, un homme et une femme, une femme et une femme ou un homme et un homme, c’est le sentiment amoureux. En fait, c’est aussi possible de faire un film entre un père et son fils, comme une déclaration d’amour.
Et donc…. (longue réflexion) est-ce que j’aurais pu faire un autre premier film que celui-ci ? je ne sais pas…  je ne crois pas, non !

 

Et aujourd’hui, tu as d’autres envies de réalisation ? 
Samir Guesmi – C’était tellement dense, tellement intense ce premier long métrage que j’ai très, très envie d’en faire un autre mais je sais que le prochain sera totalement différent. Pour le moment il faut qu’IBRAHIM sorte, vive sa vie pour que je puisse envisager concrètement le prochain. J’en ai déjà le désir, c’est sûr, mais j’ai envie d’être aussi plein que je l’ai été avec IBRAHIM. Je n’ai pas très envie de me précipiter et en même temps, c’est mon paradoxe, je n’ai pas envie que ce soit dans mille ans. Il faut savoir prendre le temps mais aussi choper le bon moment ! (sourire)  

Comment envisage-t-on la suite, justement, quand l’accueil sur un premier film est aussi enthousiaste ? Y-a-t-il une forme de pression ?
Samir Guesmi – Moi je me méfie des mots, ça se voit dans le film…  Mais bon, il y a une partie de moi qui dit “ouah c’est génial, c’est super” et l’autre partie qui a envie d’oublier. 
La manière dont ça s’est passé sur ce premier film est quand même assez extraordinaire et donc la pression est forcément là.
De toute façons, il y a une pression avant un premier film, avant le deuxième… Que le premier eut été un échec ou une catastrophe, la pression pour le deuxième aurait été là de toute façon. Je vais faire en sorte que tous les aspects positifs, toute l’expérience de ce film-là serve au deuxième.

Et cette expérience derrière la caméra a-t-elle nourri celle de l’acteur ? A-t-elle ou va-t-elle changer des choses dans ton travail avec d’autres réalisateurs? 
Samir Guesmi – Ah oui, énormément !  Le parcours d’un acteur, pas pour tous mais pour une bonne partie je crois, c’est beaucoup d’échecs, dans le sens où c’est beaucoup de refus, beaucoup de rôles que tu ne fais pas. Et j’ai compris, avec cette expérience, qu’un acteur correspond ou ne correspond pas au rôle. Il n’y a pas à se taper dessus quand on n’a pas le rôle. J’ai compris pourquoi on choisissait un acteur sur un film. Je l’ai compris parce que j’ai choisi des acteurs pour mon film et quand on est acteur on pense mal, en fait, et on se fait du mal tout seul. Donc, je me dis que maintenant je vais être plus tranquille, je vais respirer, je vais souffler.
Et paradoxalement, je n’ai jamais eu autant de rôles que maintenant.

Justement, quels sont tes projets les plus proches en tant qu’acteur ?
Samir Guesmi – C’est le film de Rachid Hami qui va s’appeler POUR LA FRANCE, un drame, qui va être un film sublime je le sais déjà. C’est le deuxième film de Rachid qui avait réalisé la MELODIE avec Kad Mérad et des adolescents, il y a deux – trois ans. Je pars également tourner à Montréal cet été, dans le nouveau film de Denis Côté, un cinéaste québécois.

Raphaël, tu as peu travaillé pour le cinéma. Cette BO d’IBRAHIM t’a-t-elle donné envie d’en écrire d’autres ?
Raphael Elig – Quand j’étais à l’école normale de musique, j’avais été passionné par une classe de musiques de film que j’avais avec Laurent Petitgirard (ndlr, chef d’orchestre et compositeur, entre autres de nombreuses BOF) et c’est vrai que c’est un rêve d’enfant.
Après, l’histoire s’est écrite un peu autrement. J’étais passionné, aussi, par la recherche musicale j’ai fait pas mal de choses pour la télé, j’ai fait de la pub, il fallait manger aussi, donc voilà j’ai été assez polyvalent.
Mais je suis très content d’avoir vécu cette expérience avec Samir et d’être revenu à la matière première qu’est le piano qui est vraiment mon premier amour. C’était une très belle expérience parce que je me suis remis au piano depuis plusieurs années, sur un travail personnel, fait uniquement de pièces pour piano autour de l’enfance, et donc c’était formidable de pouvoir servir ce film avec cette matière-là.

Cette musique composée pour IBRAHIM t’a value d’être récompensé du Valois de la meilleure musique de film. Cette reconnaissance de ton travail est importante ?
Raphael Elig – Oui, oui bien sûr, c’est très motivant ! Ca me donne beaucoup de beaucoup d’élan et  de force.

Propos recueillis le jeudi 24 juin, à l’occasion de la première édition du Festival Soeurs Jumelles à Rochefort. 

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