- Interview Fanny Liatard & Jérémy Trouilh - Gagarine -

C’est deux jours après la sortie tant attendue de GAGARINE, leur 1er long métrage, que j’ai eu l’immense plaisir de rencontrer Fanny Liatard & Jérémy Trouilh, quelques minutes avant une projection du film dans le cadre du festival Sœurs Jumelles à Rochefort.
L’occasion pour moi d’échanger avec les jeunes réalisateurs sur ce film audacieux et le travail effectué sur la bande son du film avec les frères Galperine et Amine Bouhafa, lui aussi présent à Rochefort (interview à venir très vite)

Gadjo Dilo - Romain Duris & Rona Hartner

Dans quel état d’esprit êtes-vous, maintenant que le film est enfin sorti en salles ?
Jérémy Trouilh – Le film vient de décoller, il est parti vers le public alors que on a attendu cette sortie pendant longtemps. Il devait sortir en novembre dernier et là on vient de vivre quelques semaines d’échanges avec plein de spectateurs, mais aussi avec l’équipe qui l’a enfin découvert.
Et quand je parle de l’équipe, je pense en particulier à tous les habitants de la cité Gagarine à qui on a montré le film il y a une semaine dans un cinéma juste à côté de feu Gagarine. Dans cette continuité, être ici aujourd’hui et pouvoir encore rencontrer des spectateurs c’est super !

Comment avez-vous vécu cette projection avec les habitants de Gagarine ?
Fanny Liatard – Sincèrement, c’était le moment qu’on attendait depuis un bon moment et qui a été plusieurs fois repoussé.
Il y avait un gros enjeu pour nous, parce que même si Gagarine est un endroit où on a passé des mois, des années, en lien avec beaucoup d’habitants, on ne pouvait pas non plus être totalement sûr que le résultat final les représente bien. Donc, moi j’étais très stressée le jour de la projection mais finalement on est trop content parce qu’on a eu des retours très positifs. Il y avait plein de monde, on a fait deux projections et on a pu discuter après. Et que ce soient les jeunes du quartier ou des plus anciens, des gens de divers profils, ils avaient l’air émus, touchés.
Nous, on était dans la salle à la fin du film, et je me disais « la cité a disparu depuis à peu près un an et revoir les images de ce bâtiment qui n’existe plus, c’est vrai que ça doit être fou ! »  C’est un peu ce qu’on nous a raconté après. Il y a des jeunes qui nous ont dit que même s’ils étaient différents de Youri, ils se reconnaissaient complètement dans son parcours, dans son histoire, dans son attachement à la cité. Donc on était hyper heureux et très, très émus.

Exils - Romain Duris & Lubna Azabal

GAGARINE, c’est un peu le film de votre vie car avant d’être un long, GAGARINE a été un court métrage.  Vous avez rencontré longuement des habitants de la cité, vous avez organisé des ateliers vidéo…  Qu’est-ce qui vous touche dans la vie de ses habitants et dans Youri, ce personnage que vous avez imaginé, pour leur consacrer tout ce temps ?
Jérémy Trouilh – Nous sommes arrivés avec Fanny en 2014 à Paris avec le rêve de faire des films sans avoir vraiment étudié le cinéma.
On a des amis architectes qui travaillaient sur la future démolition de la cité et la manière dont les gens vivaient ce moment particulier.  Ils nous ont demandé de venir faire des portraits documentaires à Gagarine. On a pris le métro, on est arrivé à Ivry sur seine et on est tombés sur cette immense barre de briques rouges. Le premier choc a été visuel, on a immédiatement vu un vaisseau et un vaisseau assez majestueux pour qu’on se demande pourquoi il allait être détruit. 

Ensuite on nous a raconté qu’il y avait toute une âme derrière ça, avec un astronaute qui était venu inaugurer le lieu 60 ans avant. Ces milliers d’habitants qui pendant 60 ans ont fait leur vie ici, pour former au final une vraie communauté.  Et aujourd’hui, ils doivent accepter le départ et le déchirement de se dire au revoir… 
C’est vrai que le jour où on a découvert ce lieu et toute cette histoire on s’est dit « ll faut faire une fiction ici ! ». C’est d’abord devenu un court métrage qui s’appelait déjà GAGARINE et qui faisait 15 minutes. 15 minutes, ce n’était pas assez et donc on a continué pendant quatre ans à passer du temps aux côtés des habitants parce qu’on avait envie qu’ils aient leur mot à dire dans cette fiction qu’on écrivait et qui racontait un bout de leur histoire. 

Le film se situe constamment entre rêve et réalité. C’est très plaisant et stimulant pour les spectateurs que nous sommes mais on imagine que c’est un projet un peu plus compliqué à présenter pour convaincre des partenaires, producteurs, distributeurs…
Fanny Liatard – C’est vrai que la promesse était risquée de mélanger réalisme et onirisme, de trouver le bon équilibre. C’était un véritable enjeu tout au long de l’écriture. La chance qu’on a eu, je pense, c’est d’avoir commencé par faire un court-métrage, même si avant ce court on n’avait jamais mis les pieds sur un plateau de cinéma. En envoyant le scénario et en appelant les gens, avec plein d’entrain, on a réussi à convaincre une équipe assez talentueuse qu’on a emmené jusqu’au long.
Je pense qu’ils ont tout de suite compris le sujet et notre envie de décaler le regard sur un lieu, un quartier populaire qui a mauvaise réputation, c’était important. Ils étaient prêts à rêver, à se dire « allez, on va le faire ! Oui c’est du cinéma français mais on peut presque y amener de la science-fiction, du réalisme magique… »
Et puis on a eu la chance d’avoir à nos côtés les productrice de Haut et court qui ont été les premières à voir le court, qui nous ont demandé si on avait un projet de long et qui nous ont formidablement accompagné sur le film. Je pense que de les avoir à nos côtés nous a aidé à convaincre plus de monde. 

Mais par exemple pour Amine Bouhafa et les frères Galperine avec qui on a travaillé sur la musique j’ai l’impression qu’on a aussi visé les bonnes personnes parce que je crois qu’on avait une sensibilité commune autour de ce sujet et peut-être aussi parce que ça parlait de conquête spatiale (rire). J’ai l’impression que lorsqu’on rêve de travailler avec certaines personnes et qu’on leur parle avec le coeur, ça marche plutôt bien !

Liberté

Pouvez-vous justement nous parler du remarquable travail effectué sur l’ambiance sonore du film ?
Jérémy Trouilh – C’est vrai que, très tôt, on s’est dit avec nos compositeurs, avec les ingénieurs du son sur le plateau, à l’étape du montage son et même du mixage, qu’il fallait que toute cette bande sonore soit dans une cohérence, voire dans des frontières un peu floues entre musique et sons réels, puis des sons réels qui deviennent sons spatiaux.

Donc on a passé beaucoup de temps sur le tournage à capturer un maximum de matière que ce soient les RER qui passaient en continu au bord de la cité où les sons d’ascenseur un peu bringuebalant, les voix des habitants dans une cité à côté de Gagarine qui était encore vivante. On a aussi enregistré les sons du chantier dans la cité Gagarine où on a tourné une grande partie du film et où on était en cohabitation avec un chantier de démolition et de désamiantage. Tous ces sons ont constitué une matière première qu’on a essayé de construire de manière progressive au montage. C’est à dire qu’on commence dans un certain naturalisme, que ce soit en termes de mise en scène ou de mise en son et puis, petit à petit, la vie disparaît et les sons s’étirent pour créer une certaine étrangeté, afin de faire résonner l’espace que Youri a dans la tête, dans les oreilles du spectateur.
Et la musique, elle, porte beaucoup les émotions de nos personnages et notamment de Youri parce que c’est quelqu’un qui ne parle pas beaucoup, donc elle nous donne accès, un petit peu, à ses sentiments.
L’idée était que cette musique se mêle aux sons, donc les compositeurs ont notamment été chercher des instruments un peu atypiques qui faisaient penser, eux-mêmes, à des sons de la cité ou d’un vaisseau spatial.

Comment avez-vous trouvé l’interprète de Youri, Alséni Bathily ?
Fanny Liatard – Ca a été un long casting qui a duré environ six mois, avec Judith Chalier, la directrice de casting. Alséni a eu un flyer de casting à la sortie de son lycée et il a envoyé un mail ce qui n’est pas si courant comme démarche. On l’a vu pas mal de fois et pour être honnête on a mis du temps à se décider parce que, au début, il ne correspondait pas tout à fait à ce qu’on avait en tête après des années d’écriture.
On avait l’image d’un Youri un peu frêle, un peu enfantin et en fait on a été surpris par le corps d’Alséni qui est musclé, un vrai héros quoi !  Mais, par contre, il nous a impressionné, dès le premier jour, parce qu’il n’avait jamais joué et qu’il avait vraiment une justesse folle et aussi dans ses yeux et son sourire, quelque chose de très enfantin. C’était hyper beau et ça nous a beaucoup touché.

Finalement, on a aimé l’idée qu’il y ait ce mélange entre adulte, héros et puis enfance, il était vraiment entre deux eaux. On a beaucoup répété avec lui, il a eu de l’aide d’un coaching un peu accéléré. Il nous a épaté sur le tournage. On a adoré travailler avec lui, il s’est hyper bien entendu avec les acteurs qui étaient un peu plus chevronnés et même avec les habitants qui sont dans le film qui n’avaient jamais joué, non plus. C’est une très belle rencontre !

Le film raconte la solidarité qui peut exister dans une cité comme Gagarine. C’était important de montrer cette dimension sociale et humaine ? 
Jérémy Trouilh –  Si on raconte l’histoire de Youri qui n’est pas prêt à quitter cette cité, c’est avant tout parce que on a affaire à un personnage qui voit dans toute la communauté d’habitants autour de lui, sa famille et, nous on trouve ça magnifique. On avait envie de dire la beauté d’un lieu comme Gagarine, par toute l’humanité qui y existe. C’est vrai que notre Youri qui diffuse un SOS lumineux à la fin, c’est pour dire tout son amour à cette communauté mais c’est aussi un message, peut être un peu plus politique, d’un quartier qui dit au monde, à la société « Regardez-nous, regardez, parce qu’on est là, on est beaux et on est on est plein d’idées, de nouvelles utopies pour le monde de demain. Il faut juste que vous me donniez un peu d’attention ! »

Le film aujourd’hui ressemble-t-il à celui que vous avez imaginé depuis toutes ces années ?
Fanny Liatard –  C’est dur comme question car il y a tellement de temps qui est passé. Je crois que si aujourd’hui on prend le scénario, le film lui ressemble beaucoup. Je sais que le court métrage a aidé à raconter quelle esthétique on allait avoir parce que ce n’est pas évident de savoir comment on filme une cité à la manière d’un vaisseau spatial.
Après on avait plus d’ambition visuelle sur le long que sur le court mais on a continué à travailler avec Victor Seguin, le chef opérateur avec qui on a fait tous nos la cité a disparue court métrages et on a passé beaucoup de temps à explorer les moindres détails de la cité.
On a eu, ce qu’on ne savait pas au début, les décors de la cité complètement vides pour tourner et la faire revivre sur le début du film, ce qui n’était pas forcément facile. En même temps, ça a été une chance incroyable parce que c’était un studio à ciel ouvert. On a pu creuser les trous que fait Youri dans le film entre les appartements, on a fait pousser un jardin, c’était assez fou !
Et puis, c’était une chance aussi d’avoir ces décors pour anticiper et préparer les mouvements de caméra qu’on voulait, un peu ambitieux, un peu flottants. Et les préparer à fond, pour les faire rapidement, parce qu’on n’avait pas tant de temps de tournage que ça ! 

Comment avez-vous vécu ce moment où la cité disparait ?
Jérémy Trouilh – C’est vrai que sans être habitants de Gagarine, on y a quand même passé cinq ans. On a d’abord vu cette cité remplie de vie qui nous a fait penser, un peu, à nos villages respectifs, par les fêtes de quartier, par la familiarité entre les voisins, d’une porte à l’autre, dans les coursives qui étaient pleine de vie au début.
Evidemment, c’était aussi une cité blessée parce qu’elle avait été un peu abandonnée par les pouvoirs publics et donc elle était abîmée avec beaucoup de gens qui voulaient en partir, c’était complexe comme situation. Mais on s’y est attachés fortement, bien sûr et on l’a vu se vider petit à petit et déjà ça, c’était un peu un crève-coeur.

A un moment, on est revenus et il y avait des ailes entières qui étaient vides, avec des portes blindées partout. Et puis un jour on a vu la première aile du bâtiment entièrement murée avec les fenêtres des trois premiers étages remplies de parpaings, c’était dur, vraiment ! Il y avait une violence symbolique forte.
On a continué d’écrire avec cette course contre la montre, afin de respecter un compte à rebours qui disait que la cité allait être détruite. On voulait absolument tourner dedans, on a fini par réussir à le faire alors qu’elle était entourée de barricades et qu’il y avait déjà une équipe de démolition à l’intérieur.

On était là en plein tournage avec notre équipe, quand le 31 août 2019, des centaines d’habitants se sont réunis au pied de la cité pour assister au premier coup de pelleteuse. C’était un moment particulièrement émouvant parce que nous, là, on ne regardait plus trop le bâtiment mais les gens, les visages de familiers, de ces centaines d’habitants qui étaient là et qui regardaient avec des larmes dans les yeux, leur maison en train de disparaître.

Gagarine a été sélectionné pour Cannes 2020.  Avez-vous eu un peu de frustration à ne pas présenter le film sur place ?  Et que représente pour vous ce label, cette sélection ?
Fanny Liatard –  On n’avait pas totalement fini le film quand on l’a envoyé à Cannes et on était confinés quand est arrivé le coup de fil de Thierry Frémaux à nos productrices pour annoncer cette sélection et c’était fou. On n’arrivait pas à y croire, même si on en rêvait. C’est une trop belle reconnaissance.
Après, il y a eu le Marché du film à Cannes et c’est génial pour nous car je crois que le film s’est vendu dans 30 pays tout de suite. On a été très touchés de se dire que ce sujet pouvait aussi plaire à quelqu’un qui est très loin de Gagarine et de cette cité.
Et c’est vrai que le film a, ensuite, continué à se vendre donc ça a été une véritable impulsion et on est allé le présenter à la rentrée, entre deux confinements, dans plusieurs pays.
On a profité de ce formidable encouragement et de ces moments de confinement pour recommencer à écrire des histoires. On a de nouvelles envies. GAGARINE nous a donné envie d’aller peut-être plus loin dans la science-fiction, d’explorer d’autres territoires mais je pense qu’il y aura toujours une envie d’ancrage, de rencontrer des gens qui deviennent le moteur des histoires qu’on raconte.

En tous cas, Cannes c’est magnifique ! Et on y va cette année pour monter les marches on est content, même si on aurait adoré y aller avec les habitants. On avait prévu d’affréter des bus pour les amener sur le tapis rouge mais voilà finalement il y a eu Ivry et c’était très beau comme ça.

Quel souvenir garderez-vous de cette aventure GAGARINE ?
Jérémy Trouilh – Le tournage, c’est le meilleur moment, celui où tout se concrétise et qui est rempli de défis.
Chaque jour, il y avait une nouvelle montagne à gravir mais je me souviens d’une fois ou Fanny et moi rentrions en vélo du tournage, à trois heures du matin, après une journée sur une scène avec 150 habitants et une grue qui passe au-dessus d’eux. On était tous les deux avec Fanny, on rentrait chez nous en traversant le périph pour arriver à Paris. On était émerveillés de ce qui venait de se passer et excités des défis du lendemain pour faire voler Youri dans la cage d’escalier. Ça, c’est des moments uniques et on a très hâte d’y retourner on se presse du coup à écrire le prochain film pour être bientôt prêt à dire Action !

Propos recueillis lors du festival Soeurs Jumelles à Rochefort, le 25 juin 2021. 

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