« ll n'y a aucune raison de considérer que seule la pornographie est capable de raconter le sexe » Claire Simon

Après la réalisation de plusieurs documentaires (LE BOIS DONT LES REVES SONT FAITS, LE CONCOURS, PREMIERES SOLITUDES…) Claire Simon est de retour, neuf ans après GARE DU NORD, du côté de la fiction avec VOUS NE DESIREZ QUE MOI.

Compagnon de Marguerite Duras depuis deux ans, Yann Andréa éprouve le besoin de parler : sa relation passionnelle avec l’écrivaine ne lui laisse plus aucune liberté, il doit mettre les mots sur ce qui l’enchante et le torture. Il demande à une amie journaliste de l’interviewer pour y voir plus clair. Il va décrire, avec lucidité et sincérité, la complexité de son histoire, leur amour et les injonctions auxquelles il est soumis, celles que les femmes endurent depuis des millénaires…

Adapté du livre « Je voudrais parler de Duras » de Michèle Manceaux, VOUS NE DESIREZ QUE MOI est une œuvre très atypique. Certains diront que ce nouveau film de Claire Simon est bavard, ce n’est pas totalement faux, tant la parole et son écoute sont au cœur du dispositif mis en place par la réalisatrice. Le film étonne par son parti pris de réalisation sous forme de huis clos en temps réel et en longs plans-séquences. Le fantôme de Marguerite Duras irrigue en permanence le film avec d’étonnantes images d’archives, mais aussi à travers une présence que l’on devine à l’étage inférieur de cette pièce unique où se déroule le récit.

C’est Swann Arlaud qui incarne Yann Andréa face à la toujours excellente Emmanuelle Devos, remarquable ici dans l’écoute. Et la composition du comédien fascine, tant il donne le sentiment qu’il invente les mots, le texte, au moment même où il les dit…

C’est dans le cadre du Festival du film de société de Royan que j’ai eu le privilège d’échanger avec Claire Simon, une réalisatrice passionnée qui ne recule jamais devant un défi, comme celui d’adapter ce texte pour le grand écran…

Claire Simon : L’envie est née en relisant ce texte. Ce qui paraît évident, c’est de le faire au théâtre mais je me suis dit « faisons-le au cinéma, montrons qu’une conversation peut être une vraie histoire, avoir une structure narrative totale ».
J’ai réécrit le texte en entier et je trouvais ça génial. J’avais un ami scénariste qui me disait qu’il faisait ça quand il adaptait des textes. Donc, j’ai recopié tout le texte pour l’avoir dans mon ordinateur et j’ai été prise par le suspense. Je me disais « Mais qu’est-ce qu’il va dire après ? c’est dingue ! » Donc j’ai tout écrit, ce qui m’a permis de bien le connaître et ensuite de pouvoir enlever les trucs qui paraissaient inutiles et pour ça, j’ai travaillé un peu sur les coupes avec celle qui fait les dessins, avant justement qu’elle ne s’attaque aux dessins présents dans le film. Vous savez, moi, je suis documentariste, c’est à dire que j’aime le réel. J’ai construit le film par rapport à ce que je voyais quand je lisais. J’ai considéré que j’étais Michèle Manceaux et j’ai donc donné à Michèle Manceaux, le rôle de la metteure en scène.
Ensuite, j’ai utilisé dans la deuxième partie du film des extraits de DURAS FILME (1981), réalisé par le fils de Duras Jean Mascolo, et Jérôme Beaujour, un ami avec qui elle avait écrit La vie matérielle (ndlr : un recueil de texte paru en 1987). DURAS FILME a été réalisé sur le tournage d’AGATHA sur lequel Yann Andréa était présent. Au départ, je n’avais pas pensé mettre ces images, c’est au montage que j’ai décidé de mettre ces deux séquences, quand elle le dirige et quand elle parle de lui.  Je trouvais intéressant que l’on ait la certitude que tout ce qu’il dit est vrai.

Sans ces images, on pourrait penser qu’il nourrit une forme de fantasme à son égard. Elles donnent, en fait, à comprendre qu’il s’agit d’une forme d’amour monstre…
Une passion quoi !  Et en fait, je me suis aussi beaucoup documentée aussi par le livre de Michèle Manceau sur Duras L’ami (1999). Elle raconte l’enregistrement de cet entretien qui l’avait énormément impressionnée.

Qu’est-ce qui vous touche particulièrement chez ce jeune homme de 30 ans ?  
Ce qu’il dit me parle de moi et parle à beaucoup de gens d’eux-mêmes. J’ai des amis qui m’ont dit « Par moments on est Duras, par moments on est lui » et c’est vrai que le rapport de force dans l’amour n’est pas toujours raconté. On voudrait que ça soit parfait et ça se casse la gueule, on ne comprend pas pourquoi ! Donc ça, je trouvais que c’était extrêmement fort, important.
Et puis je trouve qu’un homme comme lui qui a été méprisé injustement, à mon avis, n’est pas forcément un homme bête. Ça, ça me touche beaucoup. Je trouve que ça fait partie de mon féminisme de montrer un homme faible qui est intelligent.

Quel étaient les enjeux en vous lançant dans ce projet peut-être encore plus radical que vos précédents films ? Est-ce facile de convaincre des partenaires de vous suivre dans cette aventure ?
J’ai eu la chance d’avoir un producteur formidable. Quand je lui ai dit que je voulais faire ça, il m’a dit « Je prends tout de suite », donc ça, c’était super. On a ensuite réussi à convaincre quelques organismes comme le CNC ou la région Ile de France. Mais c’est vrai que beaucoup de gens ont peur du mot Duras, ils se disent « ça va être chiant ». Et il y avait une évidemment toujours eu un préjugé sur le fait que ça allait parler beaucoup. Donc, ça n’a pas été simple mais on a eu suffisamment de soutien pour tourner. En télé, Il n’y a que Bruno Deloye chez Ciné+ qui m’as suivi, c’est le seul grand programmateur de la télévision en France. C’est le seul producteur à avoir un niveau si exceptionnel, il est merveilleux et il adore Duras (sourire).
Et puis, surtout que les deux acteurs que j’espérais le plus ont accepté. Ce qui était pour moi le plus important.

Comment justement avez-vous convaincu Swann Arlaud et Emmanuelle Devos de vous suivre ?
Swann Arlaud, ça n’a pas été facile parce que par sa famille, il avait connu Yann Andréa quand il était petit et Yann Andréa n’était pas une personne qui faisait très envie. Il s’est tout le temps fait agresser… quand Duras est morte, quand il a publié Cet amour-là, etc. On voit que les gens n’aiment pas sa position mais moi, c’est le texte que j’ai adapté !
Je ne voulais pas faire un biopic où Swann serait obligé de ressembler à Yann Andréa. L’idée, c’était de trouver quelque chose qui soit commun, de trouver son énergie, son sentiment, ce n’était pas de lui ressembler, quoi.

Il faut dire que tous les deux avaient très envie de tourner ensemble. C’est ce qui m’a le plus enthousiasmé. L’année dernière avec le covid, Ils avaient des dates de théâtre qui ne collaient pas. Moi, après deux lectures à la maison, j’ai dit « Mais il faut tourner ! Si vous avez une semaine, on la prend, vous avez dix jours ? On les prend et on commence ». Et en fait, tous leurs engagements sont tombés et donc on a fait ça comme ça.

Justement quelles ont été les conditions de tournage ? vous cadrez vous-même, mais étiez-vous en équipe réduite sur un film comme celui-ci en quasi-huis-clos ?
Oui, je cadre tout et c’est fondamental ! Sinon, ce sont deux personnes qui discutent, donc ce n’est pas non plus la cavalerie, mais on avait notamment une équipe sérieuse pour la lumière.

Et la forme du film, fiction ou documentaire, elle s’impose en fonction du sujet ?
Les documentaires, vous savez, on est devant rien, il faut que quelque chose apparaisse, donc c’est un défi énorme. Là, c’est autre chose mais j’étais très enthousiaste à faire ça.

Pouvez-vous nous parler du parti pris d’utiliser des dessins pour illustrer les rêves de Michèle Manceaux ?
Oui, ses fantasmes… Une des raisons de départ et de mon envie de raconter cette histoire, c’était vraiment de dire qu’il s’agissait d’une histoire sexuelle, charnelle, parce que c’est une des choses qu’on a dénigrées. Je ne vais pas faire du name dropping mais il y a des biographes de Duras et d’autres qui ont dit qu’il ne se passait rien entre eux, etc. Moi, j’ai cru le texte, je l’ai cru ! J’ai même eu des contacts avec une des amies de Yann Andréa après la mort de Duras qui m’a confirmé tout ça. Peu importe, mais je voulais que ce soit vu et je ne savais pas comment faire. Et finalement, le dessin, c’est ce qui me paraissait le plus important. Ça permettait de montrer les corps, l’étreinte, de la montrer avec du mouvement et avec du sexe. Je trouvais que c’était très important parce qu’il n’y a aucune raison de considérer que seule la pornographie est capable de raconter le sexe. Judith Fraggi qui est la peintre, je lui ai confié deux fois la réalisation d’affiches de mes films et j’aime beaucoup ce qu’elle fait. Ça a été un très gros travail pour arriver à la ressemblance et à ces scènes où on a vraiment l’impression qu’il y a du mouvement. C’est ça qui était important pour nous.

Le film n’est pas destiné qu’aux seuls adorateurs de Marguerite Duras, bien au contraire.
En revanche, le fantôme de sa très forte personnalité est présent tout au long du récit…

Je l’ai pensé comme ça. Mon modèle pour ce film, c’était Stephen Frears avec THE QUEEN, où il ne fait pas jouer Lady Di. Je trouvais génial la façon dont il représentait Lady Di dans le film. Et donc je me suis dit «Jeanne Moreau est morte, elle était géniale dans le rôle de Duras (ndlr : dans CET AMOUR-LÀ de Josée Dayan en 2002), mais je ne vais pas demander à une actrice de jouer Duras». Et puis, ça n’avait pas de sens pour moi. Je préférais privilégier ce côté fantomatique, on comprend qu’elle en bas dans la maison, lors de ces entretiens entre Yann et Michèle. Et puis, elle est aussi présente à travers les images d’autres films, de temps en temps.

Propos recueillis par Jean-Luc Brunet.

Remerciements à Audrey Grimaud et au Festival du film de société pour l’organisation de cet entretien.

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