Dissidente, un film choc et nécessaire !

Dissidente, un film choc et nécessaire !

DISSIDENTE

Un film de Pier-Philippe Chevigny
Scénario de Pier-Philippe Chevigny
Avec Ariane Castellanos, Marc-André Grondin, Nelson
Drame – 1h29 – Canada – France

Sortie en salles le 5 juin 2024

L’histoire 
À Richelieu, ville industrielle du Québec, Ariane est embauchée dans une usine en tant que traductrice. Elle se rend rapidement compte des conditions de travail déplorables imposées aux ouvriers guatémaltèques. Tiraillée, elle entreprend à ses risques et périls une résistance quotidienne pour lutter contre l’exploitation dont ils sont victimes.

L’avis Cin’Écrans ****
Après avoir réalisé une dizaine de courts-métrages, le cinéaste canadien Pier-Philippe Chevigny s’est lancé dans l’aventure du long-métrage et ce premier essai est une véritable réussite.
DISSIDENTE est un film de fiction très documenté, intense et implacable sur le quotidien terrible de travailleurs étrangers qui subissent de plein fouet la violence sociale et l’exploitation.

« Le point de départ, c’était d’essayer de faire un documentaire… » Pier-Philippe Chevigny

Pour incarner le personnage complexe d’Ariane, la dissidente, que la caméra ne lâche pas d’une semelle, Pier-Philippe Chevigny a fait appel à l’excellente Ariane Castellanos, une comédienne avec qui le cinéaste avait déjà collaboré en 2015 sur son court-métrage VÉTÉRANE.

L’actrice est absolument remarquable dans son incarnation d’une femme aux prises avec une situation des plus inconfortables, à la fois victime et complice du système qui va se rebeller contre cette situation.
La composition d’Ariane Castellanos lui a d’ailleurs valu, récemment, un très mérité Prix d’interprétation au Festival du film de demain, festival dont le jury a également décerné au film son Prix du meilleur scénario.

 « Une scène, un plan… » Pier-Philippe Chevigny

Aux côtés d’Ariane Castellanos, Marc-André Grondin (C.R.A.Z.Y., LE SUCCESSEUR), toujours bluffant de justesse mais que l’on peine presque à reconnaitre tant il est méconnaissable.
Le reste du casting affiche un mélange de comédiens et de non-professionnels. Un choix plus que judicieux qui apporte au film une grande véracité et une vraie puissance dramaturgique.

Il convient enfin de saluer la mise en scène discrète mais assez virtuose de ce 1er film, composé en grande partie de longs plans séquences.
Véritable plongée en immersion dans une entreprise gangrenée par l’exploitation de ses ouvriers, DISSIDENTE s’impose comme un puissant et suffocant drame social, dans la droite lignée de la trilogie du travail de Stéphane Brizé (LA LOI DU MARCHÉ, EN GUERRE, UN AUTRE MONDE). À voir absolument.

Le + Cin’Écrans
C’est lors de la présentation de DISSIDENTE au Festival international du film de Saint-Jean-de-Luz, en octobre dernier,que nous avons eu le privilège de rencontrer son réalisateur Pier-Philippe Chevigny.
Quelques jours après cette interview, DISSIDENTE était distingué par trois fois en obtenant le Grand Prix du jury présidé par Agnès Jaoui, le Prix du public et le Prix d’interprétation féminine pour Ariane Castellanos.  

INTERVIEW PIER-PHILIPPE CHEVIGNY

La gardav – Un air de famille 

La gardav – Un air de famille 

LA GARDAV

Un film de Thomas & Dimitri Lemoine
Scénario de Thomas Lemoine & Christiane Lemoine-Vultaggio
avec Thomas Lemoine, Gaël Tavares, Pierre Lottin, Lionnel Astier, Melissa Izquierdo, Alain Bouzigues, Hichem Yacoubi …
Comédie, drame – 2024 – France – 1h27

Sortie en salles le 5 juin 2024

L’histoire
Mathieu jeune acteur ambitieux galère pour boucler sa bande démo. Son pote Ousmane lui propose de tourner dans son clip de rap, mais le tournage ne va pas se passer comme prévu.

3 bonnes raisons de voir ce film

1/ Librement inspiré d’une garde à vue réellement vécue par Thomas (Mathieu dans le film) LA GARDAV est le premier long métrage de Thomas et Dimitri Lemoine. Un film dont le scénario a été coécrit par Dimitri et la mère des deux frères, Christiane. Une histoire de famille, pour le meilleur et pour le rire, donc !

2 / Si le propos, celui de cette garde à vue qui échappe à ses principaux protagonistes est plutôt au dramatique sur le fond, le ton adopté et bienvenue est celui d’une comédie burlesque.

En effet, même s’il croque joyeusement quelques travers du monde policier, LA GARDAV n’est en aucun cas, une diatribe « anti-flics ».

Le film illustre, avec une certaine malice, la façon dont des individus (en l’occurrence ici des jeunes de quartiers dont un apprenti comédien « J’ai ma fiche AlloCiné » et les policiers) tentent de cohabiter dans une société de plus en plus fracturée. C’est à partir de situations absurdes liées très souvent à la précarité des ressources policières que LA GARDAV tire sa singularité.

Le film qui ne se revendique pas comme une tribune politique, dénonce néanmoins judicieusement les dérives possibles d’une machine policière et judiciaire.
Ce choix affirmé d’employer un humour souvent burlesque permet au spectateur de mieux appréhender le ridicule de certaines situations.

3 / Malgré quelques défauts de rythme, LA GARDAV est ponctué de dialogues piquants et possède suffisamment de qualités scénaristiques pour nous intéresser au sort de son principal protagoniste, Mathieu.
Un personnage lunaire incarné avec conviction par Thomas Lemoine, coréalisateur du film. À ses côtés, on notera la belle présence de Gaël Tavarès (Ousmane) et surtout quelques comédiens plus chevronnés dont on sent qu’ils ont pris du plaisir à incarner des personnages quelques peu dépassés par leurs fonctions. Citons les duo Lionnel Astier/Alain Bouzigues et Benjamin Baffie/ Pierre Lottin (toujours surprenant) à qui l’on doit quelques une des meilleures séquences du film…    

Chien blanc – Dressé pour tuer…

Chien blanc – Dressé pour tuer…

CHIEN BLANC

Un film d’Anaïs Barbeau-Lavalette
Scénario de Valérie Beaugrand-Champagne & Anaïs Barbeau-Lavalette
avec Denis Ménochet, Kacey Rohl, K.C. Collins
Drame– 2023 – Québec – 1h36

Sortie en salles le 22 mai 2024

L’histoire
1968 – Etats-Unis. Martin Luther King est assassiné et les haines raciales mettent le pays à feu et à sang. Romain Gary et sa femme l’actrice Jean Seberg, qui vivent à Los Angeles, recueillent un chien égaré, dressé exclusivement pour attaquer les Noirs : un chien blanc. L’écrivain, amoureux des animaux, refuse de le faire euthanasier, au risque de mettre en péril sa relation avec Jean, militante pour les droits civiques et très active au sein des Black Panthers.

3 bonnes raisons de voir ce film

1/ Le film d’Anaïs Barbeau-Lavalette est la seconde adaptation pour le cinéma de CHIEN BLANC, roman autobiographique, écrit en 1970 par Romain Gary.
En effet, il y a plus de quarante ans, c’est Samuel Fuller (SHOCK CORRIDOR, AU-DELÀ DE LA GLOIRE) qui s’intéresse à ce roman autobiographique et réalise le controversé DRESSÉ POUR TUER.

Avec cette nouvelle libre adaptation du roman de Romain Gary, Anaïs Barbeau-Lavalette et sa coscénariste Valérie Beaugrand-Champagne se sont intéressées à d’autres thématiques que celle principalement développée par le cinéaste américain, à savoir l’affrontement entre le chien et son rééducateur noir.
Par le biais de l’histoire d’amour passionnelle et tumultueuse entre Romain Gary et Jean Seberg, CHIEN BLANC pose, entre autres et judicieusement, la question de la place des blancs dans la lutte contre le racisme.
Peut-on prendre part à une lutte qui ne nous appartient pas ? Pertinente, passionnante et dérangeante interrogation…

2 / On a connu Denis Ménochet, apparemment, plus à l’aise que dans CHIEN BLANC. Le brillant interprète de JUSQU’À LA GARDE, GRÂCE À DIEU ou AS BESTAS, réussit néanmoins à donner corps et vie à la personnalité complexe de Romain Gary.  Saluons aussi le travail de Kacey Rolh, interprète de Jean Seberg, dont on découvre ici une facette méconnue et très différente de celle d’icône de la nouvelle vague.

3 / Si elle n’est évidemment pas le cœur du film, il faut néanmoins signaler l’attention particulière accordée à sa bande son.
Une playlist composée, notamment, de plusieurs classiques de la chanson US dont la réalisatrice a choisi des versions plus récentes que celles d’origine comme Wild is the wind de Johnny Mathis, magnifiquement reprise par Cat Power.
Un choix audacieux qui apporte au film un retentissement contemporain à son propos, à l’instar du titre Seuls et vaincus diffusé sur le générique de fin. Un titre né d’un magnifique texte/poème de Christiane Taubira, magistralement mis en musique et interprété par le rappeur et écrivain franco-rwandais Gaël Faye et la chanteuse franco-canadienne Melissa Laveaux.

Colocs de choc avec Hélène Vincent

Colocs de choc avec Hélène Vincent

COLOCS DE CHOC

Un film de Élodie Lélu
Scénario de Élodie Lélu & Jean-Claude Van Rijckeghem
avec Olivier Gourmet, Hélène Vincent, Fantine Harduin, Émilie Dequenne…
Comédie dramatique – 2023 – Belgique – Canada – France – 1h37

Sortie en salles le 22 mai 2024

L’histoire
Manon, une adolescente introvertie de 16 ans, se voit obligée de cohabiter avec sa grand-mère Yvonne, ex-militante féministe atteinte de la maladie d’Alzheimer. La situation se corse quand Yvonne commence à prendre Manon pour sa fille. Contre toute attente, Manon entre dans les délires d’Yvonne et rejoue le rôle de sa mère qu’elle n’a presque pas connue. C’est l’occasion pour elle de découvrir la véritable histoire des femmes de sa famille et d’apprendre, à son tour, à en devenir une.

3 bonnes raisons de voir ce film

1/ Il faut bien avouer que ni le titre, ni l’affiche n’incitent vraiment à découvrir ce premier long métrage inspiré de la propre vie de sa réalisatrice, Élodie Lélu. À tort !
Il serait en effet dommage de passer à côté de COLOCS DE CHOC qui n’est pas du tout, contrairement aux apparences, un film sur la maladie d’Alzheimer.

En adoptant le point de vue de Manon dont la grand-mère développe en effet la maladie, la réalisatrice fait le portrait d’une jeune fille qui fait l’apprentissage de la vie.
Manon va murir et s’épanouir grâce à sa relation privilégiée avec cette grand-mère à la personnalité et au parcours atypiques.

2 / Malgré un scénario parfois prévisible, COLOCS DE CHOC surprend par sa volonté farouche d’aller de l’avant et d’inspirer l’espoir. Le pari de faire rire et sourire avec un tel sujet n’était pas évident mais il est en grande partie gagné.

COLOCS DE CHOC nous propose un autre regard sur la maladie et s’avère au final très attachant, grâce notamment au choix de la réalisatrice de ne pas enfermer ses personnages dans une seule direction. Ainsi quand le passé féministe de la grand-mère surgit, il impose aisément une nouvelle dynamique au film et à la jeune Manon qui prend ainsi conscience de son pouvoir de séduction et de la place qu’elle doit se faire dans la société à travers sa propre personnalité.  

3 / Si COLOCS DE CHOC séduit, c’est aussi grâce à la justesse de son casting.
Fantine Harduin qui avait 14 ans à l’époque du tournage incarne parfaitement la dualité de cette jeune adolescente timide mais déterminée à tracer son propre chemin. Olivier Gourmet, lui, parvient encore à nous surprendre dans un registre parfois inattendu. Si l’on a un immense plaisir à retrouver Émilie Dequenne dans un trop court second rôle, c’est la géniale Hélène Vincent qui nous marque le plus. L’immense comédienne apporte au personnage d’Yvonne, sa fantaisie, son énergie et toujours beaucoup de nuances.
Une performance subtile qui mérite, à elle seule, toute votre curiosité.   

Le deuxième acte, réjouissante autopsie du 7eme art par un drôle d’Oizo !

Le deuxième acte, réjouissante autopsie du 7eme art par un drôle d’Oizo !

LE DEUXIÈME ACTE

Un film de Quentin Dupieux
Scénario de Quentin Dupieux
avec Vincent Lindon, Léa Seydoux, Louis Garrel, Raphaël Quenard, Manuel Guillot
Comédie – 2023 – France – 1h20

Sortie en salles le 14 mai 2024
Le film est présenté en ouverture du Festival de Cannes 2024

L’histoire
Florence veut présenter David, l’homme dont elle est follement amoureuse, à son père Guillaume. Mais David n’est pas attiré par Florence et souhaite s’en débarrasser en la jetant dans les bras de son ami Willy. Les quatre personnages se retrouvent dans un restaurant au milieu de nulle part.

3 bonnes raisons de voir ce film

1/ Un film, un concept ! Un an, trois films…
Moins de 12 mois après le réjouissant YANNICK et 3 mois tout juste après DAAAAAALI ! le talentueux et très prolifique Quentin Dupieux est déjà de retour dans les salles obscures avec un (court) long métrage, tourné en 12 jours et présenté, excusez du peu, en ouverture de la sélection officielle du Festival de Cannes 2024 !
Mais plus que les chiffres ou la quantité, c’est la qualité de cette nouvelle production qu’il convient de célébrer.

Sous couvert d’une satire du petit monde du cinéma, le réalisateur nous régale avec LE DEUXIÈME ACTE d’un film très drôle, souvent grinçant et totalement en phase avec notre époque. Ce drôle d’Oizo qu’est Quentin Dupieux profite de son 13ème long-métrage pour questionner avec malice son métier (et la place future de l’IA), le pouvoir du cinéma sur le réel, la désaffection des salles, le rêve hollywoodien, l’égo des stars, le vertige existentiel du métier d’acteur, les abus de pouvoir…     

2 / Saluons évidemment le plaisir très visible avec lequel Quentin Dupieux dirige ses acteurs en jouant et en détournant certains clichés les concernant… On s’interroge encore sur la façon dont le cinéaste a réussi à les convaincre de faire preuve d’autant d’autodérision et de balancer certaines répliques dignes d’un Bertrand Blier de la grande époque.

Le résultat est d’autant plus bluffant qu’une bonne partie des dialogues ou séquences semblent avoir été improvisées. Or, on le sait, Quentin Dupieux tient particulièrement à la petite musique de ses dialogues et qu’il est difficile pour ses comédiens d’en changer une ligne, voire une virgule.

Impossible de citer un exemple précis, afin de ne pas gâcher votre plaisir, sachez simplement que Vincent Lindon, Léa Seydoux, Louis Garrel et Raphaël Quenard jouent tous les quatre, avec une connivence et une gourmandise évidentes, une certaine version d’eux-mêmes.

N’oublions pas, le cinquième larron de ce DEUXIÈME ACTE, Manuel Guillot à qui l’on doit l’une des séquences les plus réjouissantes du film. Impossible désormais de commander une bouteille de vin dans un restaurant sans penser à ce figurant en galère…

3 / Après les récents MAKING OF de Cédric Khan, THE FALL GUY de David Leitch ou bien encore FIASCO, la série d’Igor Gotesman et Pierre Niney, la fiction adore nous raconter les coulisses du cinéma mais Quentin Dupieux restera le premier à aborder le sujet sous un prisme aussi original et décalé, toujours entre fiction et réalité.  

Casse gueule à souhait par son propos (que certains pourraient qualifier de nombriliste), ses plans séquences et ses travellings impressionnants, le film ne déraille jamais, bien au contraire !
On sort de ce DEUXIÈME ACTE, véritable mise en abyme du septième art, avec le sentiment très agréable d’avoir partagé une percutante et réjouissante proposition de cinéma.  C’est assez rare pour le souligner !