Interview–  Zaï  Zaï Zaï  Zaï  – François Desagnat

Interview–  Zaï  Zaï Zaï  Zaï  – François Desagnat

« Quand j’ai lu la BD, j’y ai vu la possibilité de faire un film très, très libre ! » François Desagnat

Coréalisateur de LA BEUZE et LES 11 COMMANDEMENTS avec Thomas Soriaux, François Desagnat a ensuite réalisé en solo des comédies plus “sages” comme LE GENDRE DE MA VIE ou ADOPTE UN VEUF.
Il est de retour cette fois ci avec ZAÏ ZAÏ ZAÏ ZAÏ, une fable absurde, librement adaptée de la bande dessinée de Fabcaro, un auteur à l’univers débridée déjà adapté il y a quelques mois par Laurent Tirard avec LE DISCOURS.

L’histoire de ZAÏ ZAÏ ZAÏ ZAÏ est celle de Fabrice, acteur de comédie qui réalise qu’il n’a pas sa carte de fidélité alors qu’il fait ses courses. Malgré la menace d’un vigile, il parvient à s’enfuir. Commence alors une cavale sans merci, pour celui qui devient rapidement l’ennemi public numéro 1…

C’est en novembre dernier lors du Festival du film de Sarlat que j’ai pu échanger avec François Desagnat sur sa motivation à se lancer dans ce pari d’adapter Fabcaro pour le grand écran…

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Interview – La vraie famille – Fabien Gorgeart, Mélanie Thierry & Lyes Salem

Interview – La vraie famille – Fabien Gorgeart, Mélanie Thierry & Lyes Salem

« J'ai toujours craint le pathos, j'étais pétrifié par ça ! » Mélanie Thierry

Dés sa première projection en août dernier au Festival du film francophone d’Angoulême, j’ai eu un véritable et énorme coup de cœur pour LA VRAIE FAMILLE, le second long métrage de Fabien Gorgeart après DIANE A LES EPAULES.

Le film, largement inspiré de la vie du réalisateur quand il était enfant, raconte l’histoire d’Anna, 34 ans, qui vit avec son mari, ses deux petits garçons et Simon, un enfant placé chez eux par l’Assistance Sociale depuis l’âge de 18 mois et qui a désormais 6 ans. Un jour, le père biologique de Simon exprime le désir de récupérer la garde de son fils. C’est un déchirement pour Anna, qui ne peut se résoudre à laisser partir celui qui l’a toujours appelée « Maman »

Avec LA VRAIE FAMILLE, Fabien Gorgeart signe une ode magnifique et déchirante à l’amour maternel et ose le mélodrame, sans fausse pudeur mais avec une intelligence et une retenue de tous les instants. Une des forces de ce film, qui ne verse jamais dans l’écueil du pathos, est de ne jamais être manichéen. Il n’y a pas de bons et de méchants mais juste une situation incroyablement complexe et émotionnellement puissante.

Le metteur en scène, en permanence au plus près de ses personnages, imprime au film une belle fluidité avec la complicité de comédiens tous remarquables. Si Lyes Salem et Félix Moati sont absolument irréprochables, c’est évidemment Mélanie Thierry qui retient tous les regards. La profondeur, l’intensité du sien (et celui d’Anna, son personnage) est sidérant ! Impossible de s’en détacher et de ne pas ressentir jusqu’au moindre détail de ses sentiments, notamment quand elle demande à Simon (le très jeune Gabriel Pavie qui va vous bouleverser aussi) de ne plus l’appeler Maman. Elle semble ne jamais jouer, elle est Anna ! Mélanie Thierry est sans aucun doute, c’est mon avis et je le partage 😊, la plus grande actrice de ces dernières années. LA DOULEUR, EN THERAPIE et LA VRAIE FAMILLE, entre autres, sont là pour le prouver.

En août dernier, lors du Festival du film francophone d’Angoulême, le film a remporté, à juste titre, le Valois du jury et le Valois de la meilleure actrice pour Mélanie Thierry. J’ai eu le plaisir d’échanger avec Fabien Gorgeart sur ce film à la fois très personnel et universel. 3 mois plus tard, après avoir revu le film au Festival de Sarlat, j’ai eu le bonheur de retrouver le magnifique couple de LA VRAIE FAMILLE, Mélanie Thierry & Lyes Salem.

N’hésitez pas à partager ce très beau moment de cinéma et cette interview, par la même occasion avec vos proches 😊

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Interview – Vous ne désirez que moi – Claire Simon

Interview – Vous ne désirez que moi – Claire Simon

« ll n'y a aucune raison de considérer que seule la pornographie est capable de raconter le sexe » Claire Simon

Après la réalisation de plusieurs documentaires (LE BOIS DONT LES REVES SONT FAITS, LE CONCOURS, PREMIERES SOLITUDES…) Claire Simon est de retour, neuf ans après GARE DU NORD, du côté de la fiction avec VOUS NE DESIREZ QUE MOI.

Compagnon de Marguerite Duras depuis deux ans, Yann Andréa éprouve le besoin de parler : sa relation passionnelle avec l’écrivaine ne lui laisse plus aucune liberté, il doit mettre les mots sur ce qui l’enchante et le torture. Il demande à une amie journaliste de l’interviewer pour y voir plus clair. Il va décrire, avec lucidité et sincérité, la complexité de son histoire, leur amour et les injonctions auxquelles il est soumis, celles que les femmes endurent depuis des millénaires…

Adapté du livre « Je voudrais parler de Duras » de Michèle Manceaux, VOUS NE DESIREZ QUE MOI est une œuvre très atypique. Certains diront que ce nouveau film de Claire Simon est bavard, ce n’est pas totalement faux, tant la parole et son écoute sont au cœur du dispositif mis en place par la réalisatrice. Le film étonne par son parti pris de réalisation sous forme de huis clos en temps réel et en longs plans-séquences. Le fantôme de Marguerite Duras irrigue en permanence le film avec d’étonnantes images d’archives, mais aussi à travers une présence que l’on devine à l’étage inférieur de cette pièce unique où se déroule le récit.

C’est Swann Arlaud qui incarne Yann Andréa face à la toujours excellente Emmanuelle Devos, remarquable ici dans l’écoute. Et la composition du comédien fascine, tant il donne le sentiment qu’il invente les mots, le texte, au moment même où il les dit…

C’est dans le cadre du Festival du film de société de Royan que j’ai eu le privilège d’échanger avec Claire Simon, une réalisatrice passionnée qui ne recule jamais devant un défi, comme celui d’adapter ce texte pour le grand écran…

Claire Simon : L’envie est née en relisant ce texte. Ce qui paraît évident, c’est de le faire au théâtre mais je me suis dit « faisons-le au cinéma, montrons qu’une conversation peut être une vraie histoire, avoir une structure narrative totale ».
J’ai réécrit le texte en entier et je trouvais ça génial. J’avais un ami scénariste qui me disait qu’il faisait ça quand il adaptait des textes. Donc, j’ai recopié tout le texte pour l’avoir dans mon ordinateur et j’ai été prise par le suspense. Je me disais « Mais qu’est-ce qu’il va dire après ? c’est dingue ! » Donc j’ai tout écrit, ce qui m’a permis de bien le connaître et ensuite de pouvoir enlever les trucs qui paraissaient inutiles et pour ça, j’ai travaillé un peu sur les coupes avec celle qui fait les dessins, avant justement qu’elle ne s’attaque aux dessins présents dans le film. Vous savez, moi, je suis documentariste, c’est à dire que j’aime le réel. J’ai construit le film par rapport à ce que je voyais quand je lisais. J’ai considéré que j’étais Michèle Manceaux et j’ai donc donné à Michèle Manceaux, le rôle de la metteure en scène.
Ensuite, j’ai utilisé dans la deuxième partie du film des extraits de DURAS FILME (1981), réalisé par le fils de Duras Jean Mascolo, et Jérôme Beaujour, un ami avec qui elle avait écrit La vie matérielle (ndlr : un recueil de texte paru en 1987). DURAS FILME a été réalisé sur le tournage d’AGATHA sur lequel Yann Andréa était présent. Au départ, je n’avais pas pensé mettre ces images, c’est au montage que j’ai décidé de mettre ces deux séquences, quand elle le dirige et quand elle parle de lui.  Je trouvais intéressant que l’on ait la certitude que tout ce qu’il dit est vrai.

Sans ces images, on pourrait penser qu’il nourrit une forme de fantasme à son égard. Elles donnent, en fait, à comprendre qu’il s’agit d’une forme d’amour monstre…
Une passion quoi !  Et en fait, je me suis aussi beaucoup documentée aussi par le livre de Michèle Manceau sur Duras L’ami (1999). Elle raconte l’enregistrement de cet entretien qui l’avait énormément impressionnée.

Qu’est-ce qui vous touche particulièrement chez ce jeune homme de 30 ans ?  
Ce qu’il dit me parle de moi et parle à beaucoup de gens d’eux-mêmes. J’ai des amis qui m’ont dit « Par moments on est Duras, par moments on est lui » et c’est vrai que le rapport de force dans l’amour n’est pas toujours raconté. On voudrait que ça soit parfait et ça se casse la gueule, on ne comprend pas pourquoi ! Donc ça, je trouvais que c’était extrêmement fort, important.
Et puis je trouve qu’un homme comme lui qui a été méprisé injustement, à mon avis, n’est pas forcément un homme bête. Ça, ça me touche beaucoup. Je trouve que ça fait partie de mon féminisme de montrer un homme faible qui est intelligent.

Quel étaient les enjeux en vous lançant dans ce projet peut-être encore plus radical que vos précédents films ? Est-ce facile de convaincre des partenaires de vous suivre dans cette aventure ?
J’ai eu la chance d’avoir un producteur formidable. Quand je lui ai dit que je voulais faire ça, il m’a dit « Je prends tout de suite », donc ça, c’était super. On a ensuite réussi à convaincre quelques organismes comme le CNC ou la région Ile de France. Mais c’est vrai que beaucoup de gens ont peur du mot Duras, ils se disent « ça va être chiant ». Et il y avait une évidemment toujours eu un préjugé sur le fait que ça allait parler beaucoup. Donc, ça n’a pas été simple mais on a eu suffisamment de soutien pour tourner. En télé, Il n’y a que Bruno Deloye chez Ciné+ qui m’as suivi, c’est le seul grand programmateur de la télévision en France. C’est le seul producteur à avoir un niveau si exceptionnel, il est merveilleux et il adore Duras (sourire).
Et puis, surtout que les deux acteurs que j’espérais le plus ont accepté. Ce qui était pour moi le plus important.

Comment justement avez-vous convaincu Swann Arlaud et Emmanuelle Devos de vous suivre ?
Swann Arlaud, ça n’a pas été facile parce que par sa famille, il avait connu Yann Andréa quand il était petit et Yann Andréa n’était pas une personne qui faisait très envie. Il s’est tout le temps fait agresser… quand Duras est morte, quand il a publié Cet amour-là, etc. On voit que les gens n’aiment pas sa position mais moi, c’est le texte que j’ai adapté !
Je ne voulais pas faire un biopic où Swann serait obligé de ressembler à Yann Andréa. L’idée, c’était de trouver quelque chose qui soit commun, de trouver son énergie, son sentiment, ce n’était pas de lui ressembler, quoi.

Il faut dire que tous les deux avaient très envie de tourner ensemble. C’est ce qui m’a le plus enthousiasmé. L’année dernière avec le covid, Ils avaient des dates de théâtre qui ne collaient pas. Moi, après deux lectures à la maison, j’ai dit « Mais il faut tourner ! Si vous avez une semaine, on la prend, vous avez dix jours ? On les prend et on commence ». Et en fait, tous leurs engagements sont tombés et donc on a fait ça comme ça.

Justement quelles ont été les conditions de tournage ? vous cadrez vous-même, mais étiez-vous en équipe réduite sur un film comme celui-ci en quasi-huis-clos ?
Oui, je cadre tout et c’est fondamental ! Sinon, ce sont deux personnes qui discutent, donc ce n’est pas non plus la cavalerie, mais on avait notamment une équipe sérieuse pour la lumière.

Et la forme du film, fiction ou documentaire, elle s’impose en fonction du sujet ?
Les documentaires, vous savez, on est devant rien, il faut que quelque chose apparaisse, donc c’est un défi énorme. Là, c’est autre chose mais j’étais très enthousiaste à faire ça.

Pouvez-vous nous parler du parti pris d’utiliser des dessins pour illustrer les rêves de Michèle Manceaux ?
Oui, ses fantasmes… Une des raisons de départ et de mon envie de raconter cette histoire, c’était vraiment de dire qu’il s’agissait d’une histoire sexuelle, charnelle, parce que c’est une des choses qu’on a dénigrées. Je ne vais pas faire du name dropping mais il y a des biographes de Duras et d’autres qui ont dit qu’il ne se passait rien entre eux, etc. Moi, j’ai cru le texte, je l’ai cru ! J’ai même eu des contacts avec une des amies de Yann Andréa après la mort de Duras qui m’a confirmé tout ça. Peu importe, mais je voulais que ce soit vu et je ne savais pas comment faire. Et finalement, le dessin, c’est ce qui me paraissait le plus important. Ça permettait de montrer les corps, l’étreinte, de la montrer avec du mouvement et avec du sexe. Je trouvais que c’était très important parce qu’il n’y a aucune raison de considérer que seule la pornographie est capable de raconter le sexe. Judith Fraggi qui est la peintre, je lui ai confié deux fois la réalisation d’affiches de mes films et j’aime beaucoup ce qu’elle fait. Ça a été un très gros travail pour arriver à la ressemblance et à ces scènes où on a vraiment l’impression qu’il y a du mouvement. C’est ça qui était important pour nous.

Le film n’est pas destiné qu’aux seuls adorateurs de Marguerite Duras, bien au contraire.
En revanche, le fantôme de sa très forte personnalité est présent tout au long du récit…

Je l’ai pensé comme ça. Mon modèle pour ce film, c’était Stephen Frears avec THE QUEEN, où il ne fait pas jouer Lady Di. Je trouvais génial la façon dont il représentait Lady Di dans le film. Et donc je me suis dit «Jeanne Moreau est morte, elle était géniale dans le rôle de Duras (ndlr : dans CET AMOUR-LÀ de Josée Dayan en 2002), mais je ne vais pas demander à une actrice de jouer Duras». Et puis, ça n’avait pas de sens pour moi. Je préférais privilégier ce côté fantomatique, on comprend qu’elle en bas dans la maison, lors de ces entretiens entre Yann et Michèle. Et puis, elle est aussi présente à travers les images d’autres films, de temps en temps.

Propos recueillis par Jean-Luc Brunet.

Remerciements à Audrey Grimaud et au Festival du film de société pour l’organisation de cet entretien.

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Interview – Enquête sur un scandale d’état – Thierry de Peretti

Interview – Enquête sur un scandale d’état – Thierry de Peretti

« Pour moi, il n'y a pas de doute, le film est du côté de la fiction » Thierry de Peretti

Octobre 2015. Les douanes françaises saisissent sept tonnes de cannabis en plein cœur de la capitale. Le jour même, un ancien infiltré des stups, Hubert Antoine, contacte Stéphane Vilner, jeune journaliste à Libération. Il prétend pouvoir démontrer l’existence d’un trafic d’État dirigé par Jacques Billard, un haut gradé de la police française….

Magistralement porté par Roschdy Zem et Pio Marmaï, ENQUETE SUR UN SCANDALE D’ETAT est le troisième long-métrage de Thierry de Peretti après LES APACHES et UNE VIE VIOLENTE.

Avec cet ambitieux thriller politique, Thierry de Peretti nous entraine dans une passionnante plongée au cœur des coulisses d’un trafic de drogues. Le scénariste – réalisateur qui se garde bien d’asséner une vérité / sa vérité aux spectateurs navigue, au fil des récits de ses principaux protagonistes, dans les méandres de la presse et dans les recoins les plus sombres de  la république.  

ENQUETE SUR UN SCANDALE D’ETAT est un film qui questionne, à tous les niveaux, la véracité de ce qui est dit et montré.
A l’image de la brillante mise en scène de Thierry de Peretti, tout dans cette histoire n’est que faux semblants. La frontière entre cinéma et réalité a rarement été aussi bien mise en évidence que dans ce film de fiction, très documenté…  

ENQUETE SUR UN SCANDALE D’ETAT, votre 3ème long métrage est présenté en ouverture du 1er Festival du film de société de Royan. Vous resterez donc, à jamais, le 1er réalisateur à y avoir présenté votre travail. C’est important pour vous d’accompagner votre film sur un événement comme celui-ci ?

Thierry de PerettiOui, c’est très bien et très important ! J’espère que ça va porter bonheur au festival, surtout.
C’est d’autant plus important aujourd’hui que des festivals, comme celui-ci, puissent exister parce que c’est un peu compliqué en ce moment de faire revenir les spectateurs en salle, Il y a eu une petite hémorragie, notamment pour le cinéma indépendant. Et puis ce qui est bien quand on se déplace en  festival, c’est de rencontrer les gens, de parler, de discuter après la projection. C’est aussi un rapport qu’on n’a plus après, une fois que le film sort.

Ce troisième film est le premier que vous n’ayez pas initié et le premier qui ne se déroule pas en Corse. Avez-vous eu peur de ne pas réussir à vous approprier ce projet ?
C’est vrai que pour beaucoup de réalisatrices et réalisateurs, il y a toujours ce fantasme de se voir proposer une commande, comme si ça allait pouvoir court circuiter le délai d’écriture du scénario, de l’invention du récit, qui sont les temps les plus longs. Moi, ce n’est pas quelque chose qui m’a fait fantasmer parce que de toute façon, c’est très long de faire un film. Moi ça me prend plusieurs années, donc il faut être vraiment sûr qu’on ne va pas s’ennuyer en cours de travail. Il faut s’assurer que le sujet est suffisamment profond et mystérieux afin que deux ans après j’en ai encore envie et qu’il y ait quelque chose qui se renouvelle.

Après UNE VIE VIOLENTE, j’avais envie de faire un pas de côté, je l’ai fait et je pense que je ne le ferais plus. C’est vrai que la proposition de départ était l’adaptation du livre écrit par Emmanuel Fansten et par Hubert Avoine, à la première personne. Ce n’est pas qu’elle ne correspondait pas, mais elle était vraiment éloignée de moi et c’était surtout le récit d’Hubert (ndlr; Roschdy Zem dans le film). Je ne voyais pas comment le retranscrire. Il aurait fallu que je l’accompagne pas à pas, que j’assiste à tout. Je ne peux pas raconter, prendre uniquement pour argent comptant ce qu’il me dit et de réaliser un film de propagande sur lui.

À qui appartiennent les récits ? À qui appartiennent les histoires ? Ça, ça m’intéresse ! Est-ce que l’histoire appartient à Hubert ? Est ce qu’elle appartient à la société, à la vie ?
Le trafic de drogue, la lutte contre le trafic, Hubert la raconte. Stéphane (interprété par Pio Marmaï) raconte l’histoire d’Hubert qui raconte et moi, je raconte la relation des deux qui racontent une histoire. Ça m’intéresse, non pas comme une mise en abîme mais plutôt comme une remise en perspective permanente d’un même récit, d’une même histoire, d’un même territoire de fiction, de politique et de société.

Qu’est-ce qui vous fascine particulièrement dans la relation qui lie Hubert Antoine à Stéphane Vilner et la manière dont elle évolue ?
C’est à la fois la relation humaine, la relation d’amitié et la relation quasiment amoureuse entre les deux. C’est passionnant d’observer leur relation de travail, une relation quasiment auteur / sujet ou metteur en scène / acteur, et la tension qui en résulte m’intéresse.
Ces personnages n’auraient pas dû se rencontrer. C’est-à-dire un premier, parisien plutôt jeune et un autre, pas parisien, qui vient d’un autre environnement politique avec un autre imaginaire et d’une autre génération. Il y a une dynamique de fiction qui m’intéresse et tous les deux, dans cette relation-là, sont porteurs d’un récit profondément contemporain et politique. Si on les met ensemble et qu’on les suit, même dans des moments qui ne sont absolument pas spectaculaires en termes d’action, je trouve que ça produit du récit, ça produit du sens, juste en les observant manger, discuter entre eux, et voir à quel moment ils vont reconnecter pour raconter l’histoire.

Avez-vous l’impression avec ce film d’avoir réussi à percer le mystère d’Emmanuel Fansten et d’Hubert Avoine, les protagonistes de ce récit ?
Qu’est-ce que serait le mystère d’Hubert ? Évidemment ça m’intéresse de savoir du personnage s’il dit la vérité ou s’il ment mais ce n’est qu’une des dimensions de quelqu’un. Je n’ai pas envie de savoir que ça. Ça m’intéresse de savoir si, à un moment donné, il dit la vérité et si à un autre moment, il y a mensonge. Mais c’est la somme de tous ces moments qui m’intéresse. Ça ne m’intéresse pas de regarder le monde à cette aune-là, de dire « Est-ce que c’est vrai ou est-ce que c’est faux ? »
J’ai l’impression que la question de la vérité n’est pas à cet endroit-là, elle a plus à voir avec la réalité, avec la justesse. La vérité d’une femme ou d’un homme est son récit, mais elle n’est pas une information vraie ou fausse qu’il ou elle va donner.
Ce qui constitue quelqu’un est plus complexe que ça. Mais c’est sûr qu’il y a un mystère. Le mystère d’Hubert ou de Stéphane, c’est leur énergie, leur fonctionnement, leur façon de raconter, de penser, de parler. C’est ça qui m’intéresse. C’est comment ils comprennent les choses et comment ils les restituent. Ça, ça me plaît parce que je peux les comprendre si je les inscris comme des personnages de théâtre antique qui font le récit de quelque chose. Et c’est vrai qu’au théâtre antique, quand on raconte une bataille, on ne se pose jamais la question de savoir si c’est vrai ou faux. Ça, ce sont des questionnements modernes et intéressants, mais qui invalident plein d’autres choses et notamment le rapport poétique au monde.

C’est pour cela que vous avez tiré de ce récit une fiction très documentée et pas un documentaire ?
Exactement ! Mais la fiction aujourd’hui, elle est irriguée par le documentaire ou en tout cas par le documentaire de création qui explose tous les cadres et pas du tout par le reportage. C’est pour ça que je suis toujours embêté quand on me dit que le film est quelque part entre documentaire et fiction, car je sais ce qu’il y a derrière… En disant ça, c’est une façon d’invalider la fiction, la mise en scène et la poésie.
Pour moi, il n’y a pas de doute, le film est du côté de la fiction. Ce n’est pas parce que je vais raconter exactement les choses telles qu’elles sont supposées s’être passées, ce n’est pas parce les mots des personnages ont été prononcés par les vrais protagonistes, que c’est du documentaire. J’essaie de proposer une équivalence de cinéma à ce que j’ai perçu de la réalité de ce moment- là. Le cinéma de fiction passe par la mise en scène, par des choix, par ce qu’on regarde et de quelle façon on monte le film… Il y a la possibilité de faire de la fiction en inventant, en brodant des scènes, mais ce n’est pas le propos du film.

Pouvez-vous nous expliquer vos choix de cadrage et celui du format du film, qui laissent beaucoup de place et de liberté au spectateur, qui le rendent actif…
Il y a à la fois beaucoup de liberté et peu de liberté. En fait, le film est libre dans sa narration, libre de pouvoir changer, de faire des virages à 180 degrés à l’intérieur du récit pour qu’il ait, comme les personnages, sa propre indépendance. Et pour ça, il faut que les acteurs puissent s’autonomiser par rapport à un cadre, par rapport à des marques. En même temps, les plans ne sont pas si larges que ça, même si on n’est pas serrés sur les visages. Ce type de plan permet une collecte énorme de détails, même si on ne peut pas tout voir. On choisit en tant que spectateur de regarder tel ou tel détail et le plan séquence, le 1/33, le 1/37 ou le 4/3 permettent ça parce que si le plan n’est pas sur les côtés, il y a un travail sur le haut et le bas qui permet de voir autrement et de façon plus précise. Ainsi, les personnages peuvent moins mentir, ils peuvent être plus libres de bouger, de s’enfuir, de se réinventer. En même temps, ces personnages et le film sont obligés de tout dévoiler mais c’est au spectateur de choisir ce qu’il a envie de voir ou de collecter comme données.

Avez-vous été parfois perdu par la complexité de la situation, comme peut l’être le spectateur, par instants ?
Bien sûr, tout le temps ! C’est d’ailleurs une des choses que j’avais envie de proposer. C’est à dire d’être à la fois perdu et en même temps de comprendre certaines choses
La tentative du film, c’est qu’au début, on est ensevelis sous les données, les informations avec des points de vue et des récits qui changent.  On a le récit de la procureure de la République, celui du policier, de l’éditorialiste et de Hubert.  On s’aperçoit au fur et à mesure des passages de relais dans les récits qu’on en sait finalement plus que ce que l’on croyait. J’aime bien cette sensation au cinéma de se dire « Mais je ne comprends absolument rien, je ne vais pas pouvoir tenir comme ça » et au bout d’un moment, arriver à faire son chemin et se rendre compte que les différentes façons de raconter une histoire permettent d’en savoir un peu plus.
Il y a quelque chose de musical là-dedans, c’est à dire qu’il y a une oreille qui se forge au fur et à mesure du film.
C’est ce que j’avais envie de ramener des rencontres avec Hubert et Emmanuel quand je les entendais parler. J’avais cette impression de ne pas bien comprendre ce qu’ils disaient, que j’étais toujours en retard d’un wagon parce qu’eux pensent trop vite, parce qu’ils connaissent parfaitement ce dont ils parlent. Ils pensent vite et moi je comprends tout mais je ne comprends rien… (sourire)

Les entendre parler, penser, construire leur pensée, se compléter a mis à jour mes représentations sur le sujet. Souvent, après avoir passé du temps avec eux, j’avais à coeur de raconter ces rencontres à des amis, de leur refaire ce récit mais c’était très difficile à faire et d’être à la hauteur de ça.
Petit à petit, je me suis dit qu’il fallait que j’arrive à raconter cette histoire mais aussi à expliquer les modalités de la consommation de drogue aujourd’hui, les stratégies mises en place pour lutter contre le trafic  et pourquoi ces doctrines et ces stratégies peuvent être scélérates. Toutes ces questions-là, elles sont captivantes mais uniquement si on arrive à en faire le récit, pas uniquement de dire « c’est vrai, ce n’est pas vrai… C’est bien, c’est mal… Voilà les policiers corrompus et voilà les gentils… » C’est complexe, en fait !

Il y a une scène emblématique à propos de cette question de la complexité, c’est celle du procès, où le personnage de Billard, incarné par Vincent Lindon, prend la parole très longuement et semble reconstituer une partie du puzzle de ce récit…
En effet, il reconstitue en reprenant la parole, ce qui paraît le moindre des choses. En même temps, ça confirme que chacun a son point de vue. Lui a ses raisons mais il faudrait aussi interroger le fait qu’on a un commissaire divisionnaire avec un rôle opérationnel mais aussi politique. Au final, il se transforme un peu en vendeur de voitures !  C’est à dire qu’il vend, lui aussi, une stratégie, une doctrine et je ne suis pas obligé de l’acheter, de l’adopter. Mais c’est ça qui est troublant !  À partir du moment où ce qu’il dit est construit, crédible, on n’interroge plus la question morale alors que c’est à partir de ce moment-là qu’on devrait l’interroger.

Et bizarrement, c’est à ce moment-là que je peux épouser le point de vue du journaliste, uniquement à ce moment-là, alors que jusqu’à présent, sa façon de taper sur le commissaire me dérange car il est, je pense, la meilleure personne à l’endroit où il se trouve, au moment où il doit faire les choses.
Mais la question morale se pose de savoir si la lutte contre le trafic de la drogue doit se faire de cette façon-là.

Au moment du tournage, l’affaire est toujours en cours. Comment avez-vous finalisé l’écriture du film ?
La scène du procès s’est écrite au milieu du tournage puisque le procès en diffamation, l’attaque en diffamation intentée par le conseil de Jacques Billard à Libération, à son éditorialiste et à son journaliste, a eu lieu pendant le tournage. Le film ne se terminait pas comme ça, on a donc changé. On l’a fait, pas simplement parce que c’était une bonne idée, mais parce que c’était une façon aussi pour le film d’épouser ce qui se passait et en ayant confiance aussi dans le fait que ça allait produire du cinéma et un renversement de point de vue.

Pouvez-vous nous parler des longues séquences au cœur des locaux de libération ?
L’essentiel des séquences chez Libération, ce sont les scènes de comités de rédaction qui ont été préparées très en amont par les actrices et les acteurs. En fait, c’est un énorme travail de préparation d’imaginer comment restituer ce quotidien.
L’expérience que fait l’équipe du film, les actrices et les acteurs, c’est de réaliser un vrai comité de rédaction qui existe au moment où on le tourne, avec des prises effectivement très longues du temps d’un comité de rédaction de 45 ou 50 minutes. La parole s’y prend et se déploie autour des départements société, police, justice, sport, culture, politique internationale. Donc, il y a quelque chose de performatif au moment où on le met en scène même si finalement on le réduit au montage.  Les comédiens sont incroyables, mais c’est un gros, gros travail de préparation parce que l’idée, c’est que le travail ne se voit pas justement.

Propos recueillis par Jean-Luc Brunet.

Remerciements à Audrey Grimaud et au Festival du film de société pour l’organisation de cet entretien.

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Interview – Les jeunes amants – Carine Tardieu, Fanny Ardant & Melvil Poupaud

Interview – Les jeunes amants – Carine Tardieu, Fanny Ardant & Melvil Poupaud

« C’est mieux de se jeter, de se brûler que de s’économiser ou d’avoir une stratégie » Fanny Ardant

Avec LES JEUNES AMANTS, Carine Tardieu poursuit un travail de réalisatrice tout en finesse autour de la question de l’intime.
Après LA TETE DE MAMAN, DU VENT DANS MES MOLLETS et OTEZ-MOI D’UN DOUTE, la scénariste-réalisatrice nous revient avec ce quatrième long-métrage très personnel que souhaitait mettre en scène Sólveig Anspach. LES JEUNES AMANTS est inspiré par l’histoire d’amour que la mère de Sólveig Anspach a vécue tardivement avec un médecin bien plus jeune qu’elle.


La disparition, en 2015, de la réalisatrice de HAUT LES CŒURS ne lui aura pas permis de réaliser son rêve. C’est donc son amie Carine Tardieu, avec la complicité au scénario d’une autre amie de Sólveig, Agnès de Sacy, qui nous offre aujourd’hui LES JEUNES AMANTS, un film pudique, lumineux et bouleversant porté par son magnifique duo d’acteurs principaux Fanny Ardant et Melvil Poupaud.

C’est en août dernier, lors du festival du film francophone d’Angoulême que j’ai eu l’immense plaisir de rencontrer la réalisatrice et ses deux comédiens pour échanger autour de ce film que je vous recommande plus que chaleureusement.

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