Le deuxième acte, réjouissante autopsie du 7eme art par un drôle d’Oizo !

Le deuxième acte, réjouissante autopsie du 7eme art par un drôle d’Oizo !

LE DEUXIÈME ACTE

Un film de Quentin Dupieux
Scénario de Quentin Dupieux
avec Vincent Lindon, Léa Seydoux, Louis Garrel, Raphaël Quenard, Manuel Guillot
Comédie – 2023 – France – 1h20

Sortie en salles le 14 mai 2024
Le film est présenté en ouverture du Festival de Cannes 2024

L’histoire
Florence veut présenter David, l’homme dont elle est follement amoureuse, à son père Guillaume. Mais David n’est pas attiré par Florence et souhaite s’en débarrasser en la jetant dans les bras de son ami Willy. Les quatre personnages se retrouvent dans un restaurant au milieu de nulle part.

3 bonnes raisons de voir ce film

1/ Un film, un concept ! Un an, trois films…
Moins de 12 mois après le réjouissant YANNICK et 3 mois tout juste après DAAAAAALI ! le talentueux et très prolifique Quentin Dupieux est déjà de retour dans les salles obscures avec un (court) long métrage, tourné en 12 jours et présenté, excusez du peu, en ouverture de la sélection officielle du Festival de Cannes 2024 !
Mais plus que les chiffres ou la quantité, c’est la qualité de cette nouvelle production qu’il convient de célébrer.

Sous couvert d’une satire du petit monde du cinéma, le réalisateur nous régale avec LE DEUXIÈME ACTE d’un film très drôle, souvent grinçant et totalement en phase avec notre époque. Ce drôle d’Oizo qu’est Quentin Dupieux profite de son 13ème long-métrage pour questionner avec malice son métier (et la place future de l’IA), le pouvoir du cinéma sur le réel, la désaffection des salles, le rêve hollywoodien, l’égo des stars, le vertige existentiel du métier d’acteur, les abus de pouvoir…     

2 / Saluons évidemment le plaisir très visible avec lequel Quentin Dupieux dirige ses acteurs en jouant et en détournant certains clichés les concernant… On s’interroge encore sur la façon dont le cinéaste a réussi à les convaincre de faire preuve d’autant d’autodérision et de balancer certaines répliques dignes d’un Bertrand Blier de la grande époque.

Le résultat est d’autant plus bluffant qu’une bonne partie des dialogues ou séquences semblent avoir été improvisées. Or, on le sait, Quentin Dupieux tient particulièrement à la petite musique de ses dialogues et qu’il est difficile pour ses comédiens d’en changer une ligne, voire une virgule.

Impossible de citer un exemple précis, afin de ne pas gâcher votre plaisir, sachez simplement que Vincent Lindon, Léa Seydoux, Louis Garrel et Raphaël Quenard jouent tous les quatre, avec une connivence et une gourmandise évidentes, une certaine version d’eux-mêmes.

N’oublions pas, le cinquième larron de ce DEUXIÈME ACTE, Manuel Guillot à qui l’on doit l’une des séquences les plus réjouissantes du film. Impossible désormais de commander une bouteille de vin dans un restaurant sans penser à ce figurant en galère…

3 / Après les récents MAKING OF de Cédric Khan, THE FALL GUY de David Leitch ou bien encore FIASCO, la série d’Igor Gotesman et Pierre Niney, la fiction adore nous raconter les coulisses du cinéma mais Quentin Dupieux restera le premier à aborder le sujet sous un prisme aussi original et décalé, toujours entre fiction et réalité.  

Casse gueule à souhait par son propos (que certains pourraient qualifier de nombriliste), ses plans séquences et ses travellings impressionnants, le film ne déraille jamais, bien au contraire !
On sort de ce DEUXIÈME ACTE, véritable mise en abyme du septième art, avec le sentiment très agréable d’avoir partagé une percutante et réjouissante proposition de cinéma.  C’est assez rare pour le souligner !   

Comme un lundi… La boucle est bouclée ou presque !

Comme un lundi… La boucle est bouclée ou presque !

COMME UN LUNDI (Mondays)

Un film de Ryo Takebayashi
Scénario de Saeri Natsuo
, Ryo Takebayashi
avec Makita Sports, Wan Marui, Ken Murata, Takuto Endo, Sotara Moriyama…
Comédie – 2023 – Japon – 1h23

Sortie en salles le 8 mai 2024

L’histoire
Votre boss vous harcèle ? Vos collègues vous épuisent ? Vous ne voulez plus retourner au bureau ? Vous n’imaginez pas ce que traversent Yoshikawa et ses collègues ! Car, en plus des galères, ils sont piégés dans une boucle temporelle… qui recommence chaque lundi ! Entre deux rendez-vous client, réussiront-ils à trouver la sortie ?

3 bonnes raisons de voir ce film

1/ Revenir chaque lundi matin au bureau est un véritable cauchemar ?
Ce premier long-métrage japonais est pour vous, même si les autres y prendront, sans doute, aussi beaucoup de plaisir…

Avec son pitch original mais quelque peu répétitif, sur le papier, le risque était grand que COMME UN LUNDI tourne vite en rond.
Rassurez-vous, il n’en est rien. Grâce à un scénario malin, cosigné avec Saeri Natsuo, Ryo Takebayashi parvient sans problème à renouveler ses enjeux de départ, tout en assumant parfaitement la référence évidente de départ à la série THE OFFICE ou à l’excellente comédie d’Harold Ramis, UN JOUR SANS FIN (1993).

2 / A la fois très drôle mais aussi touchant dans sa description du quotidien bouleversé de ses employé.e.s de bureau, le premier film de Ryo Takebayashi gagne pleinement son pari grâce à un ton parfois outrancier mais surtout au rythme saccadé et percutant de son montage.

3 / Enfin, COMME UN LUNDI dépasse le simple cadre de la fantaisie en forme de boucle temporelle pour se lancer dans une réjouissante satire du monde du travail.
On y ressent parfaitement l’aliénation qui peut naître au cœur de l’espace relativement clos d’un bureau, avec notamment ces réunions de travail qui n’en finissent pas, afin de satisfaire un client qui, quasiment par principe, ne le sera jamais! Ça vous rappelle peut-être quelque chose…

Jeunesse, mon amour – Les copains d’abord !

Jeunesse, mon amour – Les copains d’abord !

JEUNESSE, MON AMOUR

Un film de Léo Fontaine
Scénario de Léo Fontaine
Avec Manon Bresch, Matthieu Lucci, Dimitri Decaux, Yves-Batek Mendy, Clémence Boisnard, Inas Chanti, Victor Bonnel, Johan Heldenbergh…
Drame – 2023 – France – 1h10

Sortie en salles le 8 mai 2024

L’histoire
Après plusieurs années, un groupe de jeunes adultes se retrouve. L’époque du lycée est révolue, mais les amis tentent d’en raviver l’esprit et les liens. Lors de cet après-midi hors du temps, où les souvenirs et non-dits refont surface, chacun prend conscience de ce qui a changé.

3 bonnes raisons de voir ce film

1/ JEUNESSE, MON AMOUR, possède l’énergie vitale suggérée par son beau titre et la fougue de ces jeunes gens que la caméra regarde avec une infinie tendresse, mais aussi une pointe de cruauté.

Le 1er long métrage de Léo Fontaine se révèle être une jolie surprise, une comédie dramatique empreinte de mélancolie, celle qui vous saisit lorsqu’une forme de distance s’instaure avec un passé pourtant proche.

Sans jamais être plombant, JEUNESSE, MON AMOUR retranscrit parfaitement ce sentiment qui s’empare de chacun.e d’entre nous lorsque l’on se rend compte qu’un passé commun n’est pas forcément ressenti de la même manière par le groupe. Sans oublier que certaines amitiés d’enfance se délitent lors du passage à l’âge adulte.

2 / Le ton du film et sa forme, entre scènes très écrites et d’autres improvisées, donnent un charme tout particulier à cette chronique du temps qui passe.

JEUNESSE, MON AMOUR se joue également du temps en passant habilement de la comédie de potes à quelque chose de plus profond, plus sombre.
On y ressent à quel point Léo Fontaine (28 ans) accorde de l’importance à cette période de basculement de la vie et surtout à celles et ceux qui partagent ce moment de transition, pour le meilleur ou pour le pire.

3 / Saluons pour terminer l’ensemble du casting qui donne tout son piquant et son énergie vitale à ce premier film, avec une mention spéciale pour l’intensité de jeu de Manon Bresch et le sens du rythme de la géniale Inas Chanti (découverte dans l’excellent HARAMISTE d’Antoine Desrosières).

Nous vous invitons à aller passer un moment (aucun risque de vous ennuyer durant la petite heure dix du film…) avec cette bande de potes que la vie réunit sans doute pour la dernière fois et auxquels on s’attache très vite. Ce serait dommage de passer à côté de leurs retrouvailles éphémères …

État limite… État d’urgence !

État limite… État d’urgence !

ÉTAT LIMITE

Un film de Nicolas Peduzzi
Documentaire – 2023 – France – 1h43

Sortie en salles le 1er mai 2024

L’histoire
Hôpital Beaujon, Clichy. Au mépris des impératifs de rendement   et du manque de moyens qui rongent l’hôpital public, Jamal Abdel Kader, seul psychiatre de l’établissement, s’efforce de rendre à ses patients l’humanité qu’on leur refuse. Mais comment bien soigner dans une institution malade ?

3 bonnes raisons de voir ce film

1/ ÉTAT LIMITE est le 3em long-métrage documentaire réalisé par Nicolas Peduzzi après SOUTHERN BELLE (2018) & GHOST SONG (2021).

Le cinéaste nous offre ici un film puissant et passionnant que certain.e.s ont pu découvrir l’an passé à Cannes (sélection de l’Acid) ou même sur Arte puisqu’ÉTAT LIMITE a bénéficié d’une diffusion sur la chaîne franco-allemande en amont de cette très méritée sortie sur grand écran.
L’ÉTAT LIMITE du titre est celui évidemment de la plupart des patients montrés dans le film, celui de l’hôpital en général mais aussi et peut-être surtout celui de ce jeune psychiatre que la caméra de Nicolas Peduzzi suit pas à pas, dans sa quête généreuse d’offrir du bien-être à ses patients.

2 / Aussi passionnant que bien des fictions, ÉTAT LIMITE dresse le portrait sans fard d’un psychiatre vaillant, engagé et très attentionné, dont la tâche semble néanmoins parfois insurmontable.

« On passe notre temps à douter mais on le cache… »

Le jeune médecin dont le rêve est que « la psychiatrie disparaisse » semble rongé par une forme de mélancolie quand il confie ses doutes à certain.e.s de ses collègues du centre hospitalier.  
À l’instar de ce « super héros du quotidien » le film pose de nombreuses questions sur un système à l’agonie et un vaisseau hospitalier qui prend l’eau de toute part.

« Est-ce qu’on ne se rend pas un peu complice de ce système en acceptant toutes ces missions ? Impossible de les remplir correctement »

3 / Lorsqu’ÉTAT LIMITE s’achève, on n’a qu’une envie celle de rappeler à Jamal Abdel Kader, véritable médecine de l’âme, ce conseil qu’il prodigue à Romain, un aide-soignant dévoué mais désabusé « Pour prendre soin des gens, faut prendre un peu soin de nous ! » On ne saurait mieux dire…

L’échappée – délicate lumière de vie

L’échappée – délicate lumière de vie

L’ÉCHAPPÉE (Drift)

Un film d’Anthony Chen
Scénario de Susanne Farrell & Alexander Maksik d’après le roman d’Alexander Maksik « A marker to measure drift »
Avec Cynthia Erivo, Alia Shawkat, Ibrahima Ba…
Documentaire – 2023 – France – 1h43

Sortie en salles le 24 avril 2024

L’histoire
Sur les plages paradisiaques d’une île grecque, personne ne remarque Jacqueline. Personne sauf Callie, une guide touristique américaine. Leur amitié naissante pourrait guérir Jacqueline d’un traumatisme enfoui et lui permettre d’affronter les fantômes de son passé.

3 bonnes raisons de voir ce film

1/ Lauréat de la Caméra d’Or en 2013 pour son premier long-métrage ILO ILO, le cinéaste singapourien Anthony Chen est de retour avec ce film librement adapté d’un roman de l’écrivain américain Alexander Maksik La mesure de la dérive.
Le réalisateur d’UN HIVER A YANJI nous propose avec L’ÉCHAPPÉE,  un film plein de délicatesse en forme de portrait, celui de Jacqueline, une femme digne mais enfermée dans sa douleur dont la reconstruction passe par la relation amicale qu’elle noue avec autre femme, guide touristique, solitaire elle aussi.

2 / Véritable écrin de sensibilité et d’émotion, L’ÉCHAPPÉE touche au cœur grâce à la grande pudeur de ses personnages et de leurs sentiments mais aussi par l’apparente simplicité de sa mise en scène.

Anthony Chen s’est entièrement mis au service de cette histoire et de ses personnages, notamment à travers ses choix de décors (en particulier ceux des ruines) qui reflètent en grande partie l’état psychologique de Jacqueline.  

Plutôt que de traiter frontalement de la question de la migration et des crises qu’elle provoque, le réalisateur fait le choix de décrire, sans faux-semblants, la brutalité d’un traumatisme de guerre et les ravages qu’il provoque chez cette femme.

3 / Difficile d’oublier le regard de Jacqueline qui évolue selon les situations auxquelles elle est confrontée. On ne peut qu’être touché, voire bouleversé par la résilience de cette femme, véritable survivante d’une tragédie, mais toujours hantée par la culpabilité.

Saluons le choix du cinéaste d’avoir offert ce rôle imposant mais tout en nuances de Jacqueline à Cynthia Erivo, magnifique actrice qui est pour beaucoup dans l’émotion procurée par le film et son personnage. La sobriété de son jeu s’accorde à merveille avec celui de sa principale partenaire Alia Shawkat.  Ce beau duo de femmes qui promènent leurs douleurs tout en cherchant un sens à leurs vies fait le prix de cette œuvre subtile et profondément touchante.