Interview – Les promesses – Thomas Kruithof

Interview – Les promesses – Thomas Kruithof

« Peut-être que je ne m'engage pas assez et que je fais juste un film sur la politique au lieu d’en faire »

LES PROMESSES est le second long métrage de Thomas Kruithof après LA MECANIQUE DE L’OMBRE sorti il y a tout juste cinq ans.

A travers ce film politique aux accents de thriller, le réalisateur brosse le portrait de Clémence (Isabelle Huppert), maire d’une ville de Seine Saint-Denis, qui livre avec Yazid (Reda Kateb), son directeur de cabinet, une bataille acharnée pour sauver une cité minée par l’insalubrité et les “marchands de sommeil”. Ce sera son dernier combat, avant de passer la main à la prochaine élection. Mais quand Clémence est approchée pour devenir ministre, son ambition remet en cause tous ses plans. Clémence peut-elle abandonner sa ville, ses proches, et renoncer à ses promesses ? …

C’est un réalisateur heureux que j’ai eu le grand plaisir de rencontrer à Royan en décembre dernier. Le metteur en scène sortait tout juste d’un bel échange avec le public venu nombreux pour découvrir LES PROMESSES dans le cadre de la première édition du Festival du film de société.

Quelle signification donner à ce titre LES PROMESSES ?
Thomas Kruithof : La politique, c’est quoi ? C’est convaincre. Donc, chaque scène reflète un peu ça. Le système est complexe, il y a beaucoup d’intervenants pour que les personnages principaux joués par Isabelle Huppert et Reda Kateb parviennent à leurs fins. C’est un film de tractations, de négociations, d’affrontements. Et pourtant, le consensus n’est jamais atteint. Mais ça s’appelle LES PROMESSES parce que les promesses, c’est un peu la base de la politique, c’est un peu tout ce que ces personnages échangent comme une monnaie à travers les différentes histoires racontées dans le film. Et puis les promesses, ça a aussi une résonance plus intime, ce sont les promesses qu’on se fait à soi-même sur qui on sera, comment on se comportera, quel homme politique on sera. Et dans le film, cette question concerne aussi bien le personnage d’Isabelle que celui de Reda Kateb.

A-t-il été facile de convaincre du bien-fondé d’un tel projet autour de l’engagement et de la politique ?

Thomas Kruithof
C’est vrai que ce genre de sujet politique est aujourd’hui plus présent dans les séries ou sur les plateformes qu’au cinéma. Mais j’ai eu la chance que mes producteurs soient très, très engagés dès le début sur le projet. J’ai donc un peu tendance à oublier les difficultés mais je n’ai pas l’impression que ça a été si compliqué que ça.  Je pense, vu qu’il y a peu de films sur la politique en France, que chez tous les gens qui ont participé à son financement ou qui l’ont acheté, il y avait aussi probablement ce goût de voir un film sur la politique et de participer également à la petite singularité que ça représente dans la production française.

Y avait-il un enjeu particulier à se lancer dans cette aventure ?
Un des enjeux était de représenter la réalité avec vérité et honnêteté. On n’est ni dans le cynisme, ni dans l’angélisme. Même s’il y a de belles impulsions chez des personnages dans le film, il y a aussi des impulsions plus sombres, plus calculatrices, plus cyniques. L’autre enjeu était de réaliser un film vivant et captivant, qui raconte la complexité de la politique sans être compliqué. Un film qui transmette la tension, l’excitation de cette vie un peu augmentée avec ce que représente l’engagement, la politique locale, la réalité du terrain, bref l’engagement politique au quotidien. Je ne dirais pas que le film est un thriller, mais au fur à mesure qu’il avance, que les conflits s’intensifient, que des fractures se créent entre les personnages, il y a une montée de tension et de suspense et d’énergie. C’est ça qu’on essayait d’atteindre.

Y-a-t-il eu un déclic particulier qui a provoqué la naissance de ces PROMESSES ?
En fait, ma première envie était de m’approcher du courage politique. J’entendais souvent ce terme « Quelle décision courageuse, untel a fait preuve d’un grand courage » et souvent, je me demandais si c’était vraiment du courage !  Très vite, je me suis rendu compte que si j’avais envie de parler de ça au mieux, le plus judicieux était de le faire à travers la politique locale avec cette place particulière du maire qui est redevable devant les citoyens, devant les habitants de sa ville dont il connaît les problèmes, dont il connaît le nom et la situation. Le maire est un peu au cœur de l’échiquier politique français, c’est à dire entre le peuple et le pouvoir central.
Dans le film il s’agit du maire d’une ville pauvre du 93 qui a de gros problèmes à régler, en l’occurrence sauver une cité devenue totalement insalubre et la rénover. Et ces problèmes, le maire ne peut pas les résoudre tout seul.

Sinon, je ne sais pas quand a eu lieu véritablement le déclic, mais c’est sans doute après ma rencontre avec Jean-Baptiste Delafon, qui était un des deux auteurs de Baron noir (ndlr : série Canal+). On a trouvé un territoire commun et l’envie immédiate de faire un film sur la politique qui ne soit pas centré sur la conquête du pouvoir, comme beaucoup de films et de séries, même si c’est souvent très intéressant. On voulait un film qui parle de « qu’est-ce qu’on fait avec le pouvoir ? Comment on transforme la vie des gens, comment on règle les problèmes » et que ce soit l’enjeu autour duquel tous les personnages vont tourner, avec leurs complexités, avec leurs ambitions, leurs égos, leurs failles, avec les histoires qui se racontent dans leurs dos, avec leurs positions sur l’échiquier politique. Ils vont un peu se confronter à tout ça…

Le film est vraiment passionnant dans sa façon de montrer à quel point le pouvoir, surtout local, est limité dans de nombreux cas…
Effectivement ces maires sont, pour certains, tout près géographiquement du pouvoir central et pourtant, ils en sont loin. Et après, c’est malheureusement souvent le lot des villes pauvres. Tu as des problèmes que tu n’as pas les moyens de résoudre tout seul, parce que parce que ton budget est trop limité. Malheureusement, les comptes d’une ville, c’est comme les comptes des entreprises. Beaucoup de villes de banlieue sont soit endettées ou en difficulté et ne peuvent pas résoudre un problème d’urbanisme, comme celui décrit dans le film, sans une aide centrale.

J’imagine qu’il y a eu un important travail de préparation, de documentation sur le terrain ?
Ce n’est pas un documentaire mais un film documenté et ça reste une fiction avec, j’espère, un souffle de thriller, un souffle épique autour d’une cause qu’on défend et pour laquelle on se bat. Mais effectivement, on a rencontré des maires, des gens d’associations et on s’est baladé dans les quartiers dont le film s’est inspiré. C’est assez documenté. Tout au long du travail de préparation et encore un peu avant le tournage on a rencontré beaucoup de gens. J’aimais partager un peu du quotidien des maires, me balader, déjeuner et discuter avec eux…

Globalement, pourquoi fait-on une fiction ? Probablement pour obtenir un effet d’intensification du réel. On prend des choses qui sont vraies, on les met dans une cocotte- minute pour faire mijoter assez fort et probablement pour accéder d’une manière différente, sans les mots, à l’intériorité et ici à la psychologie de personnages politiques. Je me suis inspiré de gens que j’ai rencontrés, des personnalités très intéressantes, des gens qui vivent des vies très intenses.

Qu’est-ce qui vous touche particulièrement chez Clémence et Yazid et chez les gens qui ont inspiré leurs personnages ?
Ce qui me touche et me frappe, c’est une espèce d’énergie, une puissance à se battre, la niaque, la volonté. Peut-être que c’est un peu ça, le courage. Et puis ce qui me touche, ce sont leurs contradictions, leur fragilité et la difficulté pour le personnage d’Isabelle Huppert d’arrêter la politique, c’est très difficile. Souvent, ce n’est pas très noble de s’accrocher à son trône mais j’arrive à me relier humainement à ça. C’est une vie tellement forte, tellement intense, qu’elle est difficile à abandonner. Il y a ça aussi chez le personnage de Reda Kateb. J’ai probablement une fascination pour les gens qui s’engagent. Alors peut-être que je ne m’engage pas assez et que je réalise juste un film sur la politique au lieu d’en faire.  

Le travail d’enquête sur le terrain pour préparer le film ne vous a pas donné justement l’envie de plus vous engager ?
Je ne sais pas ! Mais c’est vrai que ça aide de trouver les gens qui font ça, inspirant et de les admirer tout en connaissant aussi leurs défauts car il y a aussi parfois beaucoup de narcissisme et une volonté de puissance chez les hommes politiques. Ensuite, le truc qui donne probablement le plus envie de s’engager, c’est quand même d’avoir des enfants. C’est plus cette raison, que le film, qui me donne envie d’essayer de contribuer à quelque chose (sourire).

Il y a quelque chose de très étonnant dans la relation entre le maire et son chef de cabinet. Ils sont au quotidien ensemble…
C’est vrai que c’est une relation d’amitié professionnelle ou chacun est totalement dédiée à son job. Le premier coup de fil qu’elle passe le matin et le dernier coup de fil qu’elle passe le soir, c’est pour son directeur de cabinet. Moi, ça m’intéressait de raconter cette espèce d’amitié professionnelle constituée d’une admiration mutuelle où la frontière entre l’intime et le professionnel n’est pas toujours claire, comme on peut le voir dans le film. Et puis de raconter un peu, comment cette relation peut se fracturer.

Comment avez-vous imaginé ce « couple » formé par Isabelle Huppert et Reda Kateb ?
Très vite quand on a imaginé les personnages, nous est venue l’idée de ce duo. Et le fait d’imaginer un acteur pour chacun des personnages, ça aide un peu à les faire vivre dans son esprit. Après, on essaie de les oublier pour construire les personnages, c’est un peu ce qu’on a essayé de faire. Mais quand on a terminé l’écriture, on est vite revenu à cette idée de départ.
J’ai rapidement vu la manière de se déplacer de Reda, son élégance mais aussi sa tension ainsi que la silhouette frêle mais pleine de force et d’énergie d’Isabelle Huppert et son autorité naturelle. Donc, c’était très inspirant.

Dans quel état d’esprit étiez-vous au moment de leur proposer ce scénario, ce film ?
La première chose, c’est l’envie qu’ils aiment le scénario et qu’ils te fassent confiance. Mais rapidement, ça devient un échange, c’est assez intense. Au premier rendez-vous, tu te dis « voilà, je vais rencontrer Isabelle Huppert, c’est peut-être la dernière fois que je la vois, la seule fois où je vais abattre mes cartes ». On s’efforce de pas trop en dire, mais juste de partir sur des bases sincères.
En l’occurrence, ils ont aimé tous les deux le scénario, ils étaient intéressés, mais ils m’ont quand même beaucoup questionné sur les métiers de leurs personnages pour voir la vision que j’en avais. On se dit beaucoup de choses avec les acteurs et en même temps, on ne se dit pas tout. Tu n’as pas besoin de savoir exactement comment ils travaillent. Ce qui compte, c’est qu’on arrive à fonctionner, à trouver une manière de communiquer ensemble. En général, en tous cas pour le jeu et le tournage, il me semble que c’est un peu au réalisateur de s’adapter aux comédiens dans la manière de communiquer.

Vous-ont-ils surpris sur le tournage ?
Tout le temps !  C’est la beauté de travailler avec des acteurs comme ça et de ce métier en général. Quand Reda arrive avec une idée, il y a quelque chose d’une partie de ping-pong entre eux. Et quand l’un propose quelque chose, l’autre réplique, c’est assez miraculeux, parce qu’en plus, ça paraît assez simple pour eux.  Le film est assez vif là-dessus, leurs échanges racontent une espèce de complicité intellectuelle forte. Je connais hyper bien la filmographie d’Isabelle Huppert et de Reda Kateb. Je peux lire leurs dialogues dans ma tête, avec leurs voix, mais jamais ils ne diront les dialogues tels que je l’avais imaginé. C’est la beauté du truc quand il se dégage de leurs échanges quelque chose d’organique. Il y avait une émulation entre eux qui était vraiment très chouette.

Avec Isabelle et Reda, avez-vous parfois été déstabilisé lors de tournages de scènes avec des comédiens non professionnels, de véritables habitants de la cité ?
Je sais toujours où je vais placer ma caméra, quitte à changer d’avis au dernier moment. J’essaie donc d’être prêt et ouvert à toute proposition ou tout « accident ». Si un acteur a envie d’être debout au lieu d’être assis, c’est à moi de trouver une bonne raison pour lui dire de rester assis parce qu’il ne faut jamais perdre la notion de naturel des situations.
Après Isabelle et Reda sont les deux acteurs principaux du film, ils ont un énorme impact sur l’ambiance du tournage, sur le rapport avec tous les techniciens qui nous entourent, mais aussi celui avec les autres comédiens, ceux qui vont venir pour jouer une phrase, serrer une main ou qui vont être là pendant trois ou quatre jours, mais avec peu de temps pour faire vivre leurs personnages. Toi, réalisateur, tu accueilles tous ces comédiens sur ton plateau, mais les acteurs principaux les accueillent aussi. Et Isabelle et Reda sont de bons partenaires, ils laissent l’espace aux comédiens. Ils mettaient à l’aise tous les comédiens amateurs.
Les choses se faisaient de manière assez douce, assez naturelle, assez humaine, assez relax, en fait !

Comment se prépare-t-on justement à investir un endroit comme une cité avec la « machine » cinéma ? En fait, nous n’avions pas une équipe très lourde. On a fait assez attention à ne pas trop en faire parce que c’est vrai que ça peut être vraiment un mastodonte, un tournage.
Et puis nous sommes venus beaucoup, beaucoup, beaucoup de fois avant le tournage. On avait de bons contacts avec les gens de la mairie et avec des habitants qui nous présentaient, qui nous aidaient à découvrir un peu les lieux et à choisir les endroits où on allait tourner.
Ces choses-là dépendent aussi de ton équipe. Tu essaies de faire le film auquel tu as pensé, avec tes valeurs, à savoir tourner en étant cohérent, sans utiliser la force et le côté un peu lourd d’un tournage en écrasant tout autour. En l’occurrence sur ce film, les choses se sont faites naturellement, le contact est passé, on s’est senti bien accueilli dans cette ville de Clichy-sous-Bois, dans la cité du Chêne pointu. Les choses se sont déroulées assez simplement.
Et surtout c’est bien, je crois, d’y avoir débuté le tournage car le sauvetage de cette cité est un enjeu autour duquel les personnages se battent pendant une grande partie du film jusque dans d’autres décors comme l’Élysée. C’était vraiment intéressant que tout le monde, tous les acteurs et toute l’équipe aient ça en tête assez tôt et que ça irrigue bien toutes les scènes qui allaient l’évoquer dans d’autres lieux.

Je ne l’avais pas vraiment calculé comme ça, mais il y a eu en avant et un après ce tournage dans la cité. Tu essaies de rendre compte de quelque chose, d’une situation, d’un combat, d’un combat d’habitants avec honnêteté et dignité. C’était tout l’enjeu de ce film…

Propos recueillis par Jean-Luc Brunet.
Remerciements à Audrey Grimaud et au Festival du film de société pour l’organisation de cet entretien.

Interview – Placés – Nessim Chikhaoui & Lucie Charles-Alfred

Interview – Placés – Nessim Chikhaoui & Lucie Charles-Alfred

"Je ne suis pas du milieu, pas très réputé et je ne connais personne... " Nessim Chikhaoui

Parce qu’il a oublié sa carte d’identité, Elias ne peut passer les épreuves du concours d’entrée à Sciences Po. À la recherche d’un job en attendant de pouvoir se présenter à nouveau, il devient éducateur dans une Maison d’Enfants à Caractère Social.

C’est à partir de sa propre expérience d’éducateur, durant 7 ans, dans une maison d’enfants que Nessim Chikhaoui a écrit le scénario de son premier long-métrage, en tant que réalisateur.
Co-scénariste des 3 derniers « TUCHE » mais aussi du DOUDOU, le cinéaste a souhaité mettre, à l’image d’un film comme PATIENTS, beaucoup de comédie et de vie dans son récit, sans occulter les moments plus difficiles rencontrés au quotidien par ces jeunes et leurs éducateurs.

C’est à l’occasion du Festival de Sarlat, où le film a été présenté avec succès en novembre dernier, que j’ai eu le plaisir de rencontrer Nessim Chikhaoui et Lucie Charles Alfred, véritable révélation du film dans le rôle d’Emma …

Interview – Adieu Monsieur Haffmann – Fred Cavayé

Interview – Adieu Monsieur Haffmann – Fred Cavayé

" Je sais depuis le début que Gilles est un grand comédien mais là j'en ai eu la confirmation..."

Le Festival de Sarlat porte chance à Fred Cavayé. En effet, son 1er long métrage POUR ELLE avait reçu le Grand Prix de la ville de Sarlat en 2008. Et au mois de novembre dernier, ADIEU MONSIEUR HAFFMANN, son 6ème long métrage (7 si on compte le sketch des INFIDELES qu’il a réalisé en 2012) est reparti du festival auréolé d’un prix d’interprétation féminine pour l’excellente Sara Giraudeau et de la Salamandre d’or, le grand prix du meilleur film décerné par le public…
Des récompenses de bon augure alors que le film sort en salles ce 12 janvier.

Très librement adapté de la pièce de théâtre de Jean Philippe Daguerre, ADIEU MONSIEUR HAFFMANN raconte l’histoire d’un pacte passé entre un bijoutier juif, son employé et sa femme pendant la seconde guerre mondiale.

Ce quasi huis-clos est l’occasion pour le réalisateur de travailler pour la première fois avec Daniel Auteuil et Sara Giraudeau, mais il marque également sa troisième collaboration avec Gilles Lellouche. L’acteur confirme ici après, entre autres, LE SENS DE LA FÊTE, PUPILLE ou BAC NORD, qu’il est devenu une figure incontournable de notre cinéma, avec un vrai sens de la variété et de la curiosité dans le choix de ses rôles.

C’est quelques heures avant cette première projection publique d’ADIEU MONSIEUR HAFFMANN que j’ai eu le grand plaisir de retrouver Fred Cavayé, avec qui je partage le souvenir d’une interview mémorable en fin de nuit, sur le tournage d’A BOUT PORTANT…
Je vais essayer de retrouver le sujet pour visionnage 🙂

Interview – Rosy – Marine Barnérias

Interview – Rosy – Marine Barnérias

« Comment je vais faire pour cohabiter avec quelque chose que je déteste ? »

Rosy, c’est le surnom que Marine Barnérias donne à la maladie lorsqu’elle apprend qu’elle est atteinte d’une sclérose en plaque, à l’âge de 21 ans

La jeune étudiante décide alors de partir pour un long voyage initiatique dans 3 pays : la Nouvelle-Zélande, la Birmanie et la Mongolie.

C’est son périple au long cours pour la vie, que Marine, 26 ans aujourd’hui, nous invite à partager dans ROSY, un documentaire qu’elle a construit à partir de la trentaine d’heures de rush accumulés au fil de son voyage…

J’ai eu l’immense plaisir de croiser la route de Marine Barnérias en août dernier, quelques heures seulement après la toute première projection publique de ce film si intime, si intense, dans le cadre du Festival du film francophone d’Angoulême…
L’actrice réalisatrice était encore bouleversée par l’attention et l’accueil accordés à ce film qui, selon ses propres mots, n’aurait jamais dû exister…

 

Interview – En attendant Bojangles – Régis Roinsard

Interview – En attendant Bojangles – Régis Roinsard

"Romain... Au-delà de l'acteur qu'il est, c'est l'homme que j'aimerais être "

3 films en 10 ans, POPULAIRE en 2012, LES TRADUCTEURS en 2020, EN ATTENDANT BOJANGLES en ce mois de janvier 2022. Régis Roinsard prend son temps. Et il a bien raison, tant le scénariste – réalisateur soigne à la fois le fond et la forme de ses films.

Son petit dernier, coécrit avec son fidèle complice Régis Compingt, est librement adapté du roman éponyme d’Olivier Bourdeaut, énorme succès depuis sa sortie en librairie en 2016.

L’histoire est celle de la folle histoire d’amour fou qui lie Camille et Georges. Chez eux, il n’y a de place que pour le plaisir, la fantaisie et les amis. Jusqu’au jour où Camille va trop loin, contraignant Georges et leur fils Gary à tout faire pour éviter l’inéluctable…

C’est dans le cadre du Festival du film de société de Royan, où EN ATTENDANT BOJANGLES a remporté le Prix de la meilleure mise en scène et le Prix des lycéens, que j’ai eu le grand plaisir d’échanger avec son heureux réalisateur.

Cin’Ecrans : Comme POPULAIRE, votre premier long-métrage, EN ATTENDANT BOJANGLES est ancré au cœur des années 50-60. Qu’est-ce qui vous touche particulièrement dans cette époque ?
Régis Roinsard : Je crois que je préfère les films en costumes ou d’époque, parce que c’est comme un prisme. Je peux traverser le costume, traverser le décor pour dire des choses personnelles, alors que frontalement et de manière naturaliste, je pense que ce serait plus difficile pour moi. C’est un peu un masque, mais je tente de le percer pour trouver des choses plus intimes et peut être plus fortes.

Je me suis aperçu très récemment et c’est très bizarre en fait, même s’il y a une sorte d’évidence, que la plupart des réalisateurs qui m’ont marqué sont des gens qui n’ont fait quasiment que des films en costumes. J’adore Sergio Leone et il n’a fait que des westerns, ou un péplum au tout début. Les frères Coen n’ont fait qu’un film contemporain. Ce ne sont que des exemples et il y en a bien d’autres, mais je me suis dit « Ah, c’est marrant, je n’y avais pas pensé ».
Et là, pourquoi cette période-là ? Parce que ça se passe un peu dans les années 50, mais surtout dans les années 60 que je vénère, que j’avais envie de filmer cette époque et cette période de cinéma avec en particulier le cinéma italien, et ce que ça peut dégager esthétiquement comme couleur.  Il y a aussi la musique et beaucoup d’autres éléments comme ça.

J’avais envie d’un film flamboyant et avec du souffle mais j’aurais pu aussi l’ancrer dans les années 80 parce que c’est une période un peu folle, en France en particulier. Le film se déroule dans les années 60 mais pour les fêtes, on avait en références plus des choses comme ce qui s’est passé à Paris, au Palace dans les années 80, où tout le monde, toutes les classes se mélangeaient. Et il y avait aussi la dimension psychiatrique car c’est une époque où les traitements psychiatriques ont meurtri les corps pour guérir l’esprit et ça m’intéressait aussi de traiter le film de cette manière.

Comment est née l’envie d’adapter le roman d’Olivier Bourdeaut et de réaliser ce film sur l’amour fou, la folie de l’amour… ?
Régis Roinsard :  En fait, ce qui s’est passé, c’est que plein de gens m’ont dit « Je viens de lire En attendant Bojangles, c’est génial, très émouvant et c’est toi qui dois en faire l’adaptation ! » Ça n’a pas arrêté pendant dix, quinze jours et j’ai donc regardé sur Internet quel était ce livre. J’ai vu qu’il se vendait très bien et que les critiques étaient dithyrambiques, de Télé Star à Libération, ce qui était quand même assez fou.
Ma première réaction a été de dire « non, non, non, ça ne m’intéresse pas, c’est too much ! ». C’est un peu comme quand on vous dit qu’un film, est génial et qu’on n’a pas envie de le voir. Et donc, moi, je n’avais pas envie de le faire.
Ensuite, je ne me sentais pas prêt à adapter un livre car je n’ai écrit pour l’instant que des œuvres originales et travaillé que sur des projets de scénarios originaux.

Même si c’était vraiment anecdotique dans la conversation, je finis par raconter cette histoire à un jeune producteur que je n’appelais pas du tout pour ça. Je lui dis « c’est bizarre, tout le monde m’appelle pour me dire que je dois adapter En attendant Bojangles ! ». Et là, il me dit « Ecoute, je suis à une terrasse de café, je viens de le finir, je suis en larmes. C’est toi qui dois le faire et on le fait ensemble ! » Et ça s’est fait comme ça.
Après, il y a encore eu beaucoup de choses. Je l’ai notamment fait lire à ma femme qui m’a dit « Si tu ne le fais pas, je te quitte » (rire). Il y avait un truc d’alignement des planètes qui était un peu bizarre quand même.

Comme je suis un féru de cinéma, je me souviens d’anecdotes à propos de réalisateurs, et attention, je ne me compare pas du tout à eux évidemment, mais par exemple Francis Ford Coppola ne voulait absolument pas faire LE PARRAIN parce qu’il détestait le roman. Tout le monde l’a poussé et finalement, il en a fait un film formidable. La famille de Steven Spielberg l’a poussé à faire CATCH ME IF YOU CAN (NDLR ; ARRÊTE-MOI SI TU PEUX) donc, parfois, on se dit que quand il y a des trucs comme ça, il faut les entendre et j’ai entendu ! Il ne faut pas avoir de regrets.

Exils - Romain Duris & Lubna Azabal

Comment s’approprier l’histoire d’un autre, comment avez-vous procédé avec votre fidèle coscénariste Romain Compingt pour adapter le roman d’Olivier Bourdeaut ?  
Régis Roinsard : Le point de départ et la chose la plus importante est que j’ai rencontré l’auteur, je lui ai dit que j’allais le trahir et que je pouvais même le trahir énormément…
Et il a souri. Là, je me suis dit « c’est bon ! ». C’est-à-dire que je pouvais être libre dans tout, je n’avais pas à me poser la question « Est-ce que je dois lui plaire ? Est-ce que je dois plaire à la maison d’édition ? Est-ce que je dois plaire au lecteur ? » car c’est quand même 900 000 exemplaires vendus…
Donc, je me suis dit « Je fais le film que j’ai envie de faire ». Mais il y a un double regard sur ce récit parce que d’abord il y a le scénario et l’adaptation faite avec Romain Compingt, avec qui j’avais écrit mes deux précédents films. J’étais sûr que ça allait lui plaire parce que je sais qu’il adore les personnages féminins comme ça, fantasques.
Avec Romain, on a construit la base de cette adaptation, à travers le style qu’on voulait y mettre, à travers une structure qui est différente de celle du livre et puis à travers les points de vue aussi. Une fois qu’on s’était mis d’accord sur ces points, on s’est dit que c’était Romain qui allait écrire tous les dialogues et leur adaptation.
Ça peut paraitre étrange, mais en ayant ce recul-là, je pouvais m’accaparer ces dialogues et les rendre encore plus personnels. Parfois quand on écrit des choses, au fond c’est trop proche de soi, on peut donc s’autocensurer et ne pas dire les choses. Pour ma part, j’ai un centre de relation fluctuant entre ce que je peux dire personnellement et ce que je ne peux pas dire. J’essaie de débloquer ça et là, ça me permettait de le faire.

Bizarrement, alors que je peux me retrouver, très, très intimement dans les personnages de POPULAIRE ou des TRADUCTEURS, là ce n’était pas le cas, ce n’est pas moi. Et donc, d’un seul coup, je me battais encore plus pour ces personnages.  
Récemment mon mixeur, Cyril Holtz qui est un grand mixeur, m’a dit en voyant le film « Qu’est-ce que c’est courageux de faire un film qui raconte une telle histoire d’amour dans le paysage cinématographique actuel ». Je ne m’en étais pas vraiment rendu compte parce que c’était assez naturel mais c’est vrai que c’est complètement anachronique, presque de raconter une telle histoire d’amour à l’écran. Et puis, c’est quelque chose d’hybride parce que c’est une comédie mais aussi un drame, mais pas que…
Le terme exact, peut-être, mais je n’en suis pas certain, ce serait comédie mélodramatique musicale, mais c’est un peu long (sourire). En même temps, on ne raconte pas 1 milliard de choses parce qu’il vaut mieux raconter précisément une ou deux choses que d’en raconter 10 000 dans un film !

Comment avez-vous composé votre casting ?
Régis Roinsard :
Pour les personnages de Camille et Georges, je ne les ai pas choisis individuellement. Je me suis dit « Choisissons un couple ». Donc j’ai mis des photos d’acteurs français et le choix a été très, très rapide. Au final, j’ai dit « Wow !  Je ne les ai jamais vus ensemble à l’écran et j’en ai trop envie ». J’adore Virginie depuis le début, même dans des trucs pourris, et que les autres réalisateurs ne m’en veuillent pas, mais je la trouvais toujours très bien. Quant à Romain, j’ai déjà travaillé avec lui sur POPULAIRE et au-delà de l’acteur qu’il est, c’est l’homme que j’aimerais être parce que je le connais un peu personnellement. Il est tellement généreux, tellement pas calculateur…
Donc on leur a envoyé le scénario en même temps. Ils savaient, tous les deux, que l’autre lisait et ils ont accepté en même temps.
Pour un film assez lourd, comme celui-ci, avec notamment des costumes et un enfant très présent et brillant comme Solan Machado-Graner … il vaut mieux avoir des Stradivarius comme eux.
Avant de commencer le film, j’ai rencontré Mikhaël Hers, le réalisateur d’AMANDA, parce que je trouvais la petite fille de son film formidable. Je lui ai demandé comment travailler avec les enfants, avec notamment la contrainte du temps légal de tournage réduit. Il m’a dit « Il faut que les acteurs adultes soient hyper bons tout de suite pour que ça fonctionne. Et donc avec Romain, Virginie plus Grégory (NDLR, Gadebois), autre Stradivarius, c’était plus simple en fait.  Ça nous permettait également de gagner du temps et donc de changer un peu des choses du scénario, d’improviser et d’être plus libre…

Que pouvez-vous nous dire à propos de votre mise en scène qui ose beaucoup. Elle assume aussi certains partis-pris qui nous ramènent à un cinéma qu’on ne voit pratiquement plus, un peu à la manière d’Hitchcock. Je pense notamment à la séquence en voiture au début du film ?
Régis Roinsard : 
Le procédé que j’utilise est complètement hitchcockien, pour le coup, parce qu’Hitchcock ne faisait pas ses écrans projetés juste parce que, techniquement, c’était la méthode qu’il fallait employer à l’époque. Non, il y a plein de plans qui peuvent se faire de manière naturelle, mais en faisant un écran projeté d’un seul coup, ça crée du rêve et de l’étrangeté.
Et dans ce film, comme les deux personnages commencent à vivre dans le rêve, je me suis dit que j’allais employer la même technique pour obtenir la même sensation. Et le truc assez marrant, c’est que d’un seul coup, je peux faire un mouvement de caméra impossible à réaliser à cette époque puisqu’on contourne complètement l’écran. Donc, l’idée c’est aussi de s’amuser avec ça. Et surtout, j’ai voulu beaucoup de mouvement avec du sens, mais aussi beaucoup de souffle. Je voulais, que ce soit fougueux, le plus souvent possible.

Comme dans les scènes de danse dont celle, assez magique, qui se déroule à l’extérieur du château… Comment avez-vous préparé et imaginé leurs mises en images ?
Régis Roinsard :
La mise en images, elle est déjà à l’écriture du scénario avec Romain, avec qui on en a beaucoup parlé. Comme je le disais, je voulais que ce soit fougueux. C’est vrai aussi que, maintenant, j’ai quand même un peu d’expérience après avoir réalisé de nombreux courts métrages et des clips musicaux, ça commence à venir très naturellement. Je ne me pose pas trop de questions et le sens, finalement, arrive. J’aime beaucoup l’aspect collaboratif d’un film, donc avec mon chef op, on travaille beaucoup ensemble, on établit des plans, on reconstruit par rapport aux repérages effectués.

Pour les séquences de danse, comme celle du tango au début du film où on avait une fenêtre de tir très petite pour tourner, on est resté deux ou trois jours à l’hôtel pour découper tous les plans en faisant des photos et en se servant d’un outil très pratique sur iPhone, où on peut simuler les bonnes optiques, les styles de caméra… Donc, on a préparé tous les plans comme ça. Et concrètement pour la danse, c’est Marion Motin qui a travaillé, entre autres, avec Stromae ou Christine and the Queens, qui a fait les chorégraphies. L’important était de donner du sens dramatique à la danse, sans forcer la technique. Il fallait surtout laisser beaucoup de place à l’interprétation et à l’intensité de l’incarnation. Et je dois dire que je suis relativement fier de cette séquence dont vous parlez.

Propos recueillis par Jean-Luc Brunet.
Remerciements à Audrey Grimaud, au cinéma Le Lido de Royan et à son directeur Guillaume Mousset pour l’organisation de cet entretien.