“Je n’ai pas de plaisir à mettre les gens mal à l’aise” Interview Vincent Delerm

“Je n’ai pas de plaisir à mettre les gens mal à l’aise” Interview Vincent Delerm

- Interview Vincent Delerm- Je ne sais pas si c'est tout le monde

Vincent Delerm était, il y a quelques jours, à Rochefort au festival Soeurs Jumelles pour une projection de JE NE SAIS PAS SI C’EST TOUT LE MONDE, son premier film coproduit par l’un des membres fondateurs du festival… Julie Gayet. 

Une occasion idéale pour revenir, entre autres, avec l’auteur, compositeur, interprète, photographe et désormais réalisateur sur cette première expérience ciné et sa sortie atypique en salles.

Gadjo Dilo - Romain Duris & Rona Hartner

Ce festival célèbre la rencontre entre la musique et l’image. Une association parfaite pour l’homme et l’artiste que tu es…
C’est vrai que je me suis fabriqué comme ça, même sur les premières chansons que je faisais à l’époque où je bossais sur Truffaut.
Il y a eu notamment la grande année où j’ai fait ma maîtrise, enfin la grande année pour moi hein ! (rire) où je passais VIVEMENT DIMANCHE en boucle. Au bout d’un moment je ne mettais plus le son et je faisais de la musique par-dessus, comme si je réalisais la BO de ses films.

D’une façon générale j’ai toujours été hyper touché par le fait d’essayer de faire des musiques pour accompagner des films et aussi par leurs compositeurs. Je mettais ça dans ma cuisine et j’avais l’impression que chaque geste devenait important, plus encore même avec des compositeurs assez lyriques comme Georges Delerue et François de Roubaix, des gens comme ça, qui avaient un truc qui te donne l’impression que tout est très intense.
Et puis évidemment, vu comment je fais de la chanson, c’est à dire en mettant beaucoup de références au cinéma, j’ai fait, assez vite, des concerts en mélangeant visuels et chansons.  Donc c’est sûr que ça a toujours beaucoup compté pour moi.

Et comment as-tu imaginé JE NE SAIS PAS SI C’EST TOUT LE MONDE, un film très personnel et qui apparait comme très cohérent avec le reste de ton travail sur l’intime et le rapport aux autres…
Ce film, je l’ai aussi un peu construit comme un concert, c’est à dire en alternant des séquences de 4-5 minutes, très différentes les unes des autres. Pendant le montage du film avec le monteur, on avait mis de côté plein de séquences tournées, plein de trucs, mais on n’a pas fait semblant de se dire qu’on connaissait l’ordre que ça allait prendre.

A chaque fois on avançait dans le film en se demandant “de quoi a-t-on envie maintenant ?” C’est la même chose quand tu fais des concerts, tu les construis de cette façon, même si les gens peuvent parfois penser qu’il y a un truc très pensé en amont.
C’est d’autant plus vrai quand tu as envie de faire passer des trucs un peu perso ou avec une tournure d’esprit un peu particulière, il faut que ce soit confortable pour les gens. C’était vraiment le cas ici, parce que, même si c’est un film court de moins d’une heure, je pense que même pour des gens qui m’aiment bien, à priori, il y a un premier quart d’heure – vingt minutes où tu ne sais pas trop où ça va, ce que tu dois en penser. Et puis, au bout d’un moment tu finis par lâcher, idéalement en tout cas, tu te dis “bon, ah oui, je vois je vois où ça va” et puis surtout tu t’arrêtes de réfléchir (rire).

Exils - Romain Duris & Lubna Azabal

Tu prends plaisir comme spectateur ou comme metteur en scène de tes chansons, de tes spectacles, à déstabiliser les gens, à les mettre dans une forme d’inconfort ?
C’est une idée que je n’aime pas vraiment dans l’absolu. Je n’ai pas de plaisir à mettre les gens mal à l’aise par contre, je sais que pour installer ton tempo, tu dois en passer par un truc un peu radical. Je sais qu’il faut un peu de temps pour installer une atmosphère parce que tout le monde arrive chargé de sa vie, de sa journée et de la manière dont les images nous sont présentées en général et dans la manière dont la musique nous est donnée à entendre, notamment dans les concerts de chansons. C’est pour ça que j’aime bien faire des concerts, très peu des émissions où je ne chante qu’une chanson parce que je sais que je ne peux pas installer ce dont j’ai envie sur un temps aussi court.  Donc, je n’ai pas de plaisir à ça, mais par contre je sais que c’est souvent un peu nécessaire de passer par cette petite étape là.

Le film a une vie très atypique, je trouve que son parcours lui ressemble. Il est sorti très différemment d’un film classique. il a été montré parallèlement à ta dernière tournée et tu as ainsi pu l’accompagner… C’est une décision qui était consciente dès sa conception ou ce choix s’est imposé une fois le film terminé?
Toutes les choses que je fais en dehors de la chanson je les fais vraiment très sérieusement, enfin je n’en fais pas 150000 non plus ! Je fais de la photo et puis j’ai fait ce film mais j’aimerais bien en faire au moins un autre ou deux autres mais, par contre, je considère ça vraiment comme un truc en plus et je prends vraiment ce qu’on me donne.
Du coup, d’être dans cette position-là me permet d’exiger des choses très radicales. Par exemple, si je fais un bouquin de photos j’aime bien qu’il ne soit vendu que dans un seul endroit parce que je sais qu’au moins les gens sont sûrs de le trouver là.
Pour le film on a eu un peu la même démarche à Paris. Je me suis vraiment battu pour que les projections aient lieu dans une seule salle.
Quand je fais un concert à Paris je ne suis pas à La Cigale et à L’Elysée Montmartre en même temps. Et donc, j’avais un peu ce fantasme que le film soit présenté dans une salle parisienne où ce serait un peu sold-out, et pour que ce soit plein il fallait qu’il passe à un seul endroit, une fois par semaine. J’ai adoré que ce soit comme ça, j’allais au Cinéma des Cinéastes tous les dimanches matin et il y avait des rencontres à chaque fois.
Effectivement tu as raison, le film a eu cette vie un peu étrange mais qui me convenait parce que j’ai bien aimé qu’à aucun moment quelqu’un vienne me dire “on a fait tant d’entrées”, ça c’est sûr !

Evidemment c’est important de savoir si tu vends des disques, si ce que tu fais marche, mais, honnêtement, moi je ne connais vraiment pas mes scores de ventes de disques et dans le cinéma ça me faisait un peu peur. Ce côté où on sait dès le mercredi si ça marche ou si on s’est planté, je voulais vraiment éviter ça, à tout prix.
C’est un peu par orgueil aussi car je n’avais pas envie qu’on me dise “ton film s’est planté !” Avec un film comme celui-ci, je pense que si on alignait le nombre d’entrées, ce ne serait pas du tout incroyable mais, par contre, son existence de cette manière-là a fait qu’il est resté longtemps et qu’on m’en a parlé souvent. Il a vraiment existé. C’est un peu la même chose, parfois, pour les albums. Ce n’est pas forcément le score de ventes qui compte, mais plutôt le parcours et la manière dont les gens l’ont rencontré et se le sont approprié.

Justement as-tu une idée du public que le film a rencontré ? Ce sont principalement des fans de Vincent Delerm, le chanteur ou bien as-tu accroché un autre public, plus cinéphile peut-être ?
C’est un mélange des deux finalement ! C’est un débat qu’on a eu d’ailleurs avec certains cinémas parce qu’ils disaient “mais nous on connaît notre public” et moi je savais que les gens qui me suivent sont un peu habitués justement à cette tournure d’esprit. Le mélange d’un truc plutôt imaginé pour faire rigoler et puis juste après d’essayer de mettre une tarte plutôt pour émouvoir… Et ça, c’est vraiment ce que je préfère faire dans tous les domaines mais oui, quand on faisait la tournée des cinémas en province qui accompagnait effectivement ma tournée de concerts, il y avait des salles avec une tradition d’abonnés, de gens qui viennent découvrir des films un peu différents. J’ai parfois croisé des gens qui me disaient ” pour moi ce n’est pas un vrai film”. Mais c’est vrai que c’est un cinéma un peu spécial parce que ce n’est pas du documentaire et ce n’est pas non plus de la fiction. Enfin, c’est quand même un peu documentaire dans le sens où la plupart des témoignages qui sont dans le film sont des vrais témoignages mais ils sont organisés d’une certaine manière. Je les ai cousus ensemble en passant aussi par des choses que j’ai pu écrire pour relier les séquences.  Donc c’est un format un peu hybride et c’est pour ça que c’est bien quand les gens se laissent porter.

Tout le monde ne m’a pas dit que c’était fantastique, mais en tout cas beaucoup de gens ont joué le jeu et c’est ça qui compte. Tu fais des choses, que ce soit des chansons, des photos ou un film pour dire un peu aussi qui tu es et tu espères toujours avoir un rebond, que les gens te disent “ah ben moi aussi je suis comme vous”. Tu cherches à obtenir ce ricochet et ça en chanson, on l’a beaucoup parce que les gens piochent toujours un truc, qui n’est jamais le même, et ils te disent ” Moi dans cette chanson là, c’est ça qui m’a fait de l’effet ou quand je pense à vous c’est pour tel truc”.

Avec le film il y a eu la même chose, c’est à dire que tout le monde a pioché quelque chose de différent. C’est vrai que les gens m’ont un peu plus parlé de Jean Rochefort parce que c’était son dernier rôle et cette dernière apparition est un peu plus marquante que le reste.

C’est une vraie liberté pour le coup de donner la parole à des personnes inconnues du public…
Oui, oui bien sûr. En fait c’est des gens que j’aimais bien et du coup je me suis dit  “si moi je les aime bien, d’autres gens pourront les aimer aussi”

Le projet a pas mal évolué depuis que tu t’y es attelé…
Ce qui est stimulant c’est qu’à la fin j’ai vraiment aimé l’expérience. Mais, à un moment, je me suis un peu forcé à écrire toute une fiction et c’était un peu contre nature.
Le principe de cette fiction faisait qu’on avait une équipe trop importante à mon goût, même si nous n’étions que 15. C’était déjà beaucoup, surtout par rapport à ce que je voulais obtenir et le fait de pouvoir dire “c’est maintenant qu’il faut filmer ! “. On ne pouvait jamais être aussi réactif  parce que, même si tu es en numérique, il faut changer l’objectif, changer la lumière. Donc, je me suis dit “ça ne rime à rien que j’essaie d’écrire une histoire. Ce que je préfère c’est avoir des vrais moments de vie, pas forcément le témoignage, quand on voit les gens qui sautent dans le canal après la victoire en coupe du monde, c’est vraiment des trucs pris sur le vif.
Et pour les entretiens, l’idée c’était d’être le moins nombreux possible, comme avec le dessinateur Stéphane Manel que j’ai filmé et enregistré, tout seul. Et là, tu obtiens des choses. Ça a aussi été le cas sur la séquence avec Albin de La Simone quand il joue de dos. C’est vrai que c’est idéal pour obtenir des trucs perso et c’est vraiment ce que je cherche en général, cette connivence-là. Evidemment, il ne faut pas que ce soit gênant après.
Par exemple, tu me parlais du gars qui écrit dans ses carnets, qui tient son journal. Lui, il m’a parlé d’événements comme la naissance de son premier enfant ou des choses comme ça et ce sont des choses que je n’ai pas gardées parce que ce qui comptait c’est son principe et c’est ça qui était touchant.

Je réfléchis régulièrement à un deuxième projet de film et à chaque fois je me dis que j’ai vraiment besoin qu’il y ait de vraies choses dedans, de vrais témoignages, j’aime bien ça !

Tu donnes la parole aux autres et paradoxalement, j’ai l’impression que ce film raconte aussi beaucoup de toi… 
Oui, sans doute !  Ça c’est un truc un peu mystérieux qu’on m’a déjà effectivement dit. J’ai sans doute pioché des choses qui me plaisaient plus que d’autres dans les entretiens. Je reconnais que dans la vie, j’ai assez vite envie que les gens, même rencontrés une demi-heure avant, me disent où ils en sont dans leur vie sentimentale, ça m’intéresse plus que leur boulot. C’est mon plaisir aussi d’obtenir ce truc-là, j’aime bien ça !  J’aurai peut-être dû être psy (rire)

Tu as écrit et chanté Deauville sans Trintignant, ici est-il possible d’envisager Rochefort sans Demy & Legrand ? 
Alors pour être très honnête, j’y suis venu assez tard. Plus jeune, je n’étais pas très touché par les chansons de Michel Legrand et Jacques Demy. Elles avaient quelque chose qui me semblait un peu faux, un peu artificiel avec des phrases très parlées, mises en musique.
C’était très apprécié par des gens avec qui je faisais du théâtre, mais j’y suis venu quand même beaucoup par la BO de PEAU D’ANE dans un premier temps. Mais ça ne fait peut-être que sept ou huit ans que ça me plaît (rire). Ce n’est pas du tout un truc inscrit en moi.
Au début, j’aimais beaucoup les choses très premier degré, où il n’y a pas de décalage ou de détours. Ca, ça me semblait un peu fabriqué, parce que tu vois les couleurs, les danses, la façon d’écrire des chansons, mais maintenant j’aime vraiment. Encore une fois, c’est vraiment PEAU D’ANE qui m’a permis de rentrer dans ce truc là et de me dire “C’est drôle parce qu’en fait ça peut jouer un peu faux par moments”

Et puis c’est comme un comme un terrain d’enfance…Truffaut avait cette idée-là !  Il disait souvent qu’on parlait beaucoup de la nouvelle vague mais qu’il y avait une catégorie qui lui semblait plus juste, celle des cinéastes qui mettent en place un cinéma en forme de prolongement de ce qu’ils espéraient de la vie étant enfant.
Et c’est vrai que chez Demy, il y a beaucoup ça. Son travail ressemble à un peu un rêve d’enfance et ce truc-là me touche maintenant en grandissant, où on va dire en vieillissant. 

 

Ecrire une comédie musicale ? C’est un exercice qui te tente, dont tu as déjà rêvé ? 
Oui, oui ! Là récemment, Arnaud Viard (ndlr, acteur et réalisateur, CLARA ET MOI,  JE VOUDRAI QUE QUELQ’UN M’ATTENDE…)  m’a demandé une chanson pour son film qu’il voulait justement chanter façon “comédie musicale” et c’est toujours un truc qui fait envie.
Après, il faut vraiment bien savoir le faire. Récemment, il y a eu des bourses d’aide pour les comédies musicales et du coup tout le monde en a fait (sourire) Mais il y a eu aussi ce truc de vouloir faire, dans certains films, le son en prise directe et ça c’est une bonne idée parce que c’est ça aussi qui fait la différence.

Quand c’est vraiment réussi comme dans LA LA LAND, c’est impressionnant. C’est un film que j’ai revu à cause de mes enfants, entre guillemets. La première fois, je n’étais pas forcément convaincu, je trouvais ça justement un peu fabriqué mais en  le revoyant, la mécanique est vraiment très, très bonne. Tu passes d’un plan à un autre, c’est impressionnant. Mais c’est une petite usine à gaz quand même…

Comment as-tu vécu cette longue période de pandémie ? La musique est-elle une aide précieuse dans une telle situation ? 
Oui car quand tu crées des trucs dans ton coin, tu es quand même mieux, tu n’es pas dans l’attente permanente, donc tu peux utiliser ce temps pour toi. Je n’ai pas besoin que quelqu’un m’envoie des musiques ou qu’on m’appelle pour jouer.
Après il y a toute une période où on était tous un peu bloqués, à ne pas y arriver, surtout sur le premier confinement. Mais j’ai fait pas mal de trucs liés à la photo, notamment pour la galerie Polka avec qui je travaille. On a sorti un livre après le premier confinement et puis j’en ai refait un autre avec Claude Nori, un photographe que j’aime beaucoup, et qui sort là pour Arles (ndlr, Arles, les rencontre de la photographie jusqu’au 26 septembre) J’ai aussi un peu écrit…

J’ai la chance d’avoir quand même pas mal tourné mon spectacle juste avant le premier confinement, mais on a ensuite pu refaire quelques doubles dates comme à l’Olympia en jouant deux séances le même soir. C’était assez excitant mais particulier parce que tu manques de repères et puis énergétiquement, le début du deuxième concert est très spécial. Tu rentres sur scène et tu te dis “ah oui, donc là, il n’y a vraiment personne qui était là il y a 20 minutes pour voir que tout le monde était debout ! »  Il faut tout recommencer à zéro et ça c’est très bizarre (rire)

Sinon, et c’est là où j’ai un discours un peu différent d’autres gens. Je pense que s’il faut que tout le monde reste enfermé chez soi, à un moment donné pour qu’un truc s’en aille, ben voilà, faisons-le ! Quand tu es musicien, chanteur, tu n’es pas plus nécessaire à la société que… que plein d’autres trucs quoi ! En fait, je trouvais ça un peu choquant, des fois, que les artistes se positionnent en disant “c’est scandaleux qu’on ne soit pas considérés comme essentiel !”
Moi, je me disais  “S’il y a moins de décès parce qu’on reste chez nous à ne pas chanter, eh bien restons chez nous quoi !”  La question était un peu vite réglée, mais j’avoue que je n’ai pas beaucoup pris la parole du coup, pendant le confinement, parce que tout le milieu culturel n’était pas là-dessus mais plutôt sur l’idée “Que seriez-vous sans la culture, sans nous ?  On est tellement important pour vous…”
Bon, je sais que c’est important, sinon je ne ferais pas ce métier là et je prends ça très au sérieux quand j’ai un concert à faire. Mais, en dernier ressort, je crois qu’on peut aussi s’arrêter un temps. Je crois qu’il y a juste plein de gens qui aiment trop être sur scène et qui ne supportent pas de devoir s’en passer, tout simplement ! Ce que je comprends car c’est super d’être sur scène, mais il y a des fois, des cas de force majeure et c’en était un !

Quels sont tes projets ?
L’année prochaine, ce sera les 20 ans du premier disque donc je referai un passage à l’Européen (ndlr, salle parisienne du 17eme arrondissement) où j’avais commencé et je sortirai, sans doute, un ou deux albums, voilà ! C’est encore en train de se mettre en place, mais ce sera une année chansons et cette année je reste dans mon coin. C’est d’ailleurs très agréable ce côté où tu prépares le truc dans ta chambre et à un moment donné c’est prêt ! Tu dis “Ca y est, c’est prêt, vous pouvez tous rentrer, je vais vous montrer ! ”  On a cette vie-là et ça c’est un grand plaisir !

Propos recueillis le jeudi 24 juin, à l’occasion de la première édition du Festival Soeurs Jumelles à Rochefort. 

 

« Je fais un métier tellement formidable que les vacances, ça m’emmerde ! » Interview Alex Beaupain

« Je fais un métier tellement formidable que les vacances, ça m’emmerde ! » Interview Alex Beaupain

- Interview Alex Beaupain - Musicaa

Alex Beaupain était ce 25 juin au Théâtre de la coupe d’or à Rochefort pour y présenter en clôture du festival Sœurs Jumelles  MUSICAA, un spectacle musical, spécialement créé pour l’occasion avec la complicité de ses musiciens, de Stéphane Foenkinos à la mise en scène et celle de comédien.nes ami.es : Françoise Fabian, Aure Atika, Aurélie Saada, Eden Ducourant, Tania de Montaigne & Grégoire Leprince-Ringuet.
Le chanteur – compositeur, entre autres, des CHANSONS D’AMOUR a pris quelques minutes de son précieux temps pour m’accorder cet entretien. Merci Alex 😊

Gadjo Dilo - Romain Duris & Rona Hartner

Qu’est ce qui te plaît particulièrement à l’idée de faire chanter des acteurs et des actrices ? 
Leur fragilité sans doute et puis leur envie. Les acteurs, ça adore chanter ! C’est très agréable d’être sur un plateau comme on l’a été pendant dix jours (ndlr, toute l’équipe était en résidence à La Sirène à La Rochelle pour préparer le spectacle), parce qu’à aucun moment ils ne veulent pas y aller.
Ils sont toujours très heureux, c’est une récréation, c’est quelque chose qu’ils ne font pas d’habitude. Ils sont tellement heureux de prendre un micro, se mettre à chanter avec un groupe qu’on peut les faire travailler mais vraiment contre toutes les règles syndicales quoi ! (rire) Ils sont là du début à la fin avec une envie d’y aller incroyable… C’est très agréable de travailler avec des gens qui ont envie.

Tu retrouves pour l’occasion des artistes avec qui tu as déjà travaillé comme Françoise Fabian et Grégoire Leprince-Ringuet…
Françoise, on se voit souvent quand même car on a fait son album ensemble, il n’y a pas longtemps. On est vraiment devenu amis, donc on se croise régulièrement. J’avais également fait un spectacle avec elle « Les gens dans l’enveloppe », j’avais monté sa tournée avec mes musiciens, qui sont là ce soir sur scène, donc il y a un phénomène de familiarité qui fait que c’est facile de travailler avec Françoise.

Grégoire, c’est rigolo parce que on se voit de loin en loin depuis LES CHANSONS D’AMOUR. Et puis, il est revenu chanter avec moi, de temps en temps. La dernière fois, c’était au Café de la danse à Paris en 2017, je crois. Donc je le vois grandir car il avait 17 ans dans LES CHANSONS D’AMOUR, je me suis excusé d’ailleurs de ce qu’on  lui avait fait faire avec Christophe (sourire)
C’est très émouvant cette fois ci, parce que je ne me rappelais pas qu’il chantait aussi bien. Grégoire a été choriste à la maîtrise de Radio France donc c’est quelqu’un qui connait bien la musique, il joue du piano… Le problème de Grégoire, c’est qu’il sait tout faire ! Il jouait quand même du Sati, du Debussy, là, pendant les pauses !
En plus, il chante très, très bien. Mais comme dans LES CHANSONS D’AMOUR, on l’a fait chanter dans une tonalité un peu basse pour être en accord avec celle de Louis (Garrel, ndlr), je ne m’étais pas rendu compte de ce qu’il pouvait donner avec sa vraie tonalité. Pour ce spectacle, je lui fais chanter une chanson de Michel Legrand qui est la chanson de Delphine qui est très acrobatique notamment avec une descente en tonalité assez compliquée. Il la chante beaucoup mieux que moi et avec beaucoup plus de facilité.

Exils - Romain Duris & Lubna Azabal

Comment s’est fait le choix des chansons du spectacle justement ?
Oh bah, c’est mes appétences et mes goûts !
En fait, au début, on disait que c’était un spectacle sur la musique de films mais Julie (Gayet, créatrice de Soeurs Jumelles) qui est très gentille mais très enthousiaste, veut tout … Je lui ai alors dit “On va y aller tranquille” ! (sourire)

A partir du moment ou on s’est dit avec Stéphane, avec qui on a pas mal de goûts en commun, qu’on allait organiser le spectacle autour des chansons, globalement dans les films français, il ne restait plus qu’à établir une espèce de liste, de se demander comment on pouvait faire des tableaux autour de ça. On est à Rochefort donc, fatalement, on fait un tableau au tour de Demy / Legrand parce que c’est incontournable. Ensuite, on s’est dit “Tiens on va faire les acteurs qui sont mis à chanter et on va faire les chanteurs qui sont mis à jouer » Tout ça se déroule assez facilement.
Puis, au milieu, on fait des choses d’une façon totalement gratuite parce qu’on trouve ça rigolo. C’est un peu le bordel en fait ! Françoise, hier, après le dernier filage du spectacle elle m’a dit, et c’était beau ce qu’elle disait, que c’était chaotique et aérien ! J’espère juste que ce sera plus aérien que chaotique (sourire).
Et puis, il y a un fil conducteur quand même, qui est cette idée de MUSICAA, de Stéphane. Et ce sont toutes ces actrices-chanteuses qui incarnent ce personnage de la musique  qui parfois se sent parfois délaissé, comme à l’arrivée du cinéma parlant. Globalement, c’est une espèce de joyeux bazar, mais qui va quelque part, je crois !

J’espère juste que ça va bien se passer pour les gens que j’ai conviés, car je trouve qu’il faut les recevoir le mieux possible. Mais il n’y a que des gens de bonne volonté sur ce festival et dans ce théâtre qui est très beau en plus, ça va être très agréable.

Est-ce que comme Vincent Delerm, tu pourrais ou aimerais passer derrière la caméra ? 

Il ne faut jamais dire fontaine… mais curieusement j’ai toujours une tendance à me méfier un peu de la pluridisciplinarité, ce qui est idiot quand on est artiste. C’est un  peu con d’être comme ça parce que je passe mon temps à dire que quand on est artiste, il faut faire des choses qu’on ne sait pas faire ! Etre artiste, c’est trouver un moyen de faire ces choses.

En fait, moi ce que j’aime c’est plutôt d’écrire des chansons et d’essayer d’en mettre partout ! Je vais en mettre au cinéma, je vais en mettre au théâtre, je vais en mettre dans des livres. Je suis dans ce truc-là, plutôt que d’essayer différents corps de métiers. Par exemple, je sais que je suis un acteur pitoyable ça, ça n’arrivera jamais. Réaliser quelque chose, en tout cas si ça arrivait, ce qui est un peu le cas de Vincent d’ailleurs, ce serait sans doute plus sous une forme documentaire qu’une forme de fiction.

On m’a déjà proposé de le faire quelquefois, comme on m’a proposé parfois d’écrire des livres, sous prétexte que j’écris des textes de chanson. Je dis non car ça m’ennuie profondément d’écrire un livre, je suis pas du tout un littéraire, moi.
Ce n’est pas de la littérature la chanson, c’est autre chose ; C’est un truc qui va avec la musique, c’est un art à part entière, ce n’est ni de la littérature, ni de la poésie. Les gens sont étonnés mais pour moi ça n’a rien à voir.
En tout cas je ne me lancerai pas dans un film de fiction avec un chef opérateur qui fait tous les plans. Comme je n’ai pas le sens du cadre et que je fais des photos atroces, il n’y a donc aucune raison de faire un film.

On sent néanmoins chez toi, une curiosité et une envie d’éviter la routine…

Oui, c’est vrai que j’aime monter des projets différents. Il y a le spectacle de ce soir mais je pense aussi depuis longtemps à concrétiser un projet de comédie musicale pour la scène mais pas pour le cinéma, cette fois ci.
J’ai aussi fait cette reprise de “Love on the beat” (ndlr, sa version de l’album de serge Gainsbourg) qui va sortir en octobre en album…  Je l’ai fait en live pour Radio France il y a quelques mois et là on vient d’en finir le mixage. C’est un truc plus ambitieux musicalement, plus abouti, un véritable album qui reprend les arrangements de cordes mais pour lequel on a réenregistré les choeurs, on a refait des beats, on a refait des instruments.

Quand ce confinement est arrivé, je me suis rendu compte que j’avais besoin tout le temps de projets donc c’est là que j’ai monté ce truc de “Love on the beat”. Même quand je pars en vacances, c’est souvent avec mes musiciens parce qu’on peut travailler. Je fais un métier tellement formidable que les vacances, ça m’emmerde ! C’est normal, je m’amuse tout le temps !  On a parfois des soucis, mais c’est quand même un luxe insensé ! Puis c’est le métier que je voulais faire quand j’avais 8 ans. Je pensais que je n’y arriverai pas, donc je ne vais pas partir en vacances (sourire) ! Et comme c’est ce que je préfère dans ma vie, en dehors de mes amis, que ça ne me dérange pas en fait !

Liberté

Ce métier te parait plus simple aujourd’hui ?
Je trouve ça agréable de commencer à être un vieux chanteur ! On commence à connaitre des gens, des techniciens, je ne parle pas de show bizz, hein, mais on connait un peu les choses, on a un peu d’expérience, on sait ce qu’on veut faire, ce qu’on ne veut plus faire…
Moi, j’ai une place assez enviable parce que je ne suis pas du tout une énorme vedette mais bon, apparemment, je ne pue pas trop de la gueule encore…  Donc, il y a encore des gens qui paient pour que je fasse des choses. Voilà, c’est le truc le plus important, je trouve (rire)

As-tu eu parfois l’impression que ta fructueuse collaboration avec Christophe Honoré t’avait fermée quelques portes et que ce métier n’a pas toujours eu assez d’imagination à ton égard ?
Sans doute ! Mais c’est forcément un sentiment paradoxal parce que je sais que je dois ma carrière à ce film LES CHANSONS D’AMOUR.
J’avais sorti un premier album (ndlr, Garçon d’honneur) comme chanteur, qui n’avait pas marché et donc Naïve, ma maison de disques à l’époque, freinait un peu pour en faire un deuxième. J’aurais pu me faire virer, mais le succès des CHANSONS D’AMOUR a fait que j’ai pu continuer. Je suis très reconnaissant de ça.

Après effectivement, très tôt je me suis dis « attention parce que là il va falloir essayer d’exister en dehors de ça, si je veux continuer ». Comme chanteur, ça va maintenant je chante toujours les chansons des CHANSONS D’AMOUR en concert parce que ça fait plaisir aux gens et parce qu’il faut chanter ses tubes ! (sourire). Je n’en ai pas beaucoup et ce n’est d’ailleurs pas vraiment des tubes, à part peut-être pour un petit cercle d’initiés. Et je crois que j’ai quelques autres chansons qui existent un peu aussi, je le constate en concert donc ça c’est agréable. Après c’est peut-être au cinéma que les gens manquent d’imagination pour faire appel à moi. Personne n’ose jamais me proposer une comédie musicale parce que c’est pour Honoré. Souvent je dis “Allez-y, proposez-moi des trucs ! »  Je ne me compare absolument pas ;  mais Michel Legrand, il a fait YENT et puis il a fait des films de Jacques Demy, ça n’empêche rien, enfin voilà !

Comment définirais-tu une bonne bande originale ?
C’est une bande originale qu’on entend mais en harmonie avec les autres éléments du film. On dit souvent dans ce milieu “une bonne musique, c’est une musique qu’on n’entend pas !” Alors ça, vraiment ça me saoule, ça me tombe des oreilles je ne comprends pas qu’on puisse dire un truc pareil ! Je comprend ce qu’on essaie de dire, mais, en réalité c’est pas ça. Une bonne BO de film, c’est une musique qu’on entend mais qui épouse le rythme du montage du jeu des acteurs qui est en harmonie avec tout, ou en disharmonie si on choisit qu’elle soit bagarreuse, bien sûr ! Sinon, étant chanteur, j’ai plus d’appétence pour les thèmes avec une mélodie un peu forte. Je suis beaucoup moins intéressé, mais c’est très personnel, par le sound-design ou la musique d’atmosphère.

Y-a t-il une mélodie qui te touche plus qu’une autre ? 
J’ai eu un gros, gros goût pour une chanson du ALADIN de Disney qui était “Prince Ali”, je trouvais que c’était une chanson de music-hall extraordinaire. Et puis sinon, en musique instrumentale je n’ai pas changé, je réponds tout le temps ça, mais c’est vrai que c’est ce que Morricone a fait pour IL ETAIT UNE FOIS EN AMERIQUE.


Les thèmes sont incroyables avec cette espèce de montée de cordes, moi ça me tire les larmes, c’est extraordinaire. Il faut avoir son talent et sa compétence pour le faire, j’en serai totalement incapable, évidemment, mais ça me transporte complètement.

 

Tu serais capable d’aller en salles, juste pour découvrir la bande originale d’un compositeur que tu aimes particulièrement ?
Je ne crois pas, même si ce n’est pas gentil de le dire. Après suis toujours heureux de découvrir une bonne BO, mais comme une première partie qui est bien, avant un concert ! Bon j’exagère un peu parce que, quand c’est vraiment beau, je l’écoute évidemment mais je n’ai pas de véritable fanatisme pour quelqu’un.
Il y a quand même quelques personnes dont je suis le travail et qui m’impressionnent comme Tom Yorke de Radiohead quand il bosse avec Paul Thomas Anderson. Il y a aussi des trucs, comme ce qu’a réussi Damien Chazelle avec son pote (ndlr, le compositeur Justin Kurwitz) sur LA LA LAND, il y a quand même un truc que je trouve admirable, vraiment !

Quels sont tes projets aujourd’hui ? Vous allez tourner avec ce spectacle ? de nouvelles chansons en prévision pour un album perso ?
Il y a eu beaucoup de travail sur ce spectacle. Les acteurs et les actrices en ont envie aussi, donc s’il est réussi, c’est agréable de se dire que ça peut tourner un peu bien sûr… évidemment !  Mais déjà faisons le (sourire), c’est pour ça que je mets tout au conditionnel. On va le faire, et après on va voir si ça vaut le coup de continuer.

Sinon, j’ai écris quelques chansons mais pour le moment  j’ai envie de faire d’autres choses. Il y a ce spectacle, il y a Love on the beat et il y a cette idée de faire un spectacle musical sur scène… Et je me dis que 50 ans pour sortir un nouvel album c’est  pas mal !  Je suis à 47, j’ai donc 3 ans devant moi, c’est une durée cohérente (sourire)
Propos recueillis le vendredi 25 juin, lors du Festival Soeurs Jumelles à Rochefort