“Je n’ai pas de plaisir à mettre les gens mal à l’aise” Interview Vincent Delerm

“Je n’ai pas de plaisir à mettre les gens mal à l’aise” Interview Vincent Delerm

- Interview Vincent Delerm- Je ne sais pas si c'est tout le monde

Vincent Delerm était, il y a quelques jours, à Rochefort au festival Soeurs Jumelles pour une projection de JE NE SAIS PAS SI C’EST TOUT LE MONDE, son premier film coproduit par l’un des membres fondateurs du festival… Julie Gayet. 

Une occasion idéale pour revenir, entre autres, avec l’auteur, compositeur, interprète, photographe et désormais réalisateur sur cette première expérience ciné et sa sortie atypique en salles.

Gadjo Dilo - Romain Duris & Rona Hartner

Ce festival célèbre la rencontre entre la musique et l’image. Une association parfaite pour l’homme et l’artiste que tu es…
C’est vrai que je me suis fabriqué comme ça, même sur les premières chansons que je faisais à l’époque où je bossais sur Truffaut.
Il y a eu notamment la grande année où j’ai fait ma maîtrise, enfin la grande année pour moi hein ! (rire) où je passais VIVEMENT DIMANCHE en boucle. Au bout d’un moment je ne mettais plus le son et je faisais de la musique par-dessus, comme si je réalisais la BO de ses films.

D’une façon générale j’ai toujours été hyper touché par le fait d’essayer de faire des musiques pour accompagner des films et aussi par leurs compositeurs. Je mettais ça dans ma cuisine et j’avais l’impression que chaque geste devenait important, plus encore même avec des compositeurs assez lyriques comme Georges Delerue et François de Roubaix, des gens comme ça, qui avaient un truc qui te donne l’impression que tout est très intense.
Et puis évidemment, vu comment je fais de la chanson, c’est à dire en mettant beaucoup de références au cinéma, j’ai fait, assez vite, des concerts en mélangeant visuels et chansons.  Donc c’est sûr que ça a toujours beaucoup compté pour moi.

Et comment as-tu imaginé JE NE SAIS PAS SI C’EST TOUT LE MONDE, un film très personnel et qui apparait comme très cohérent avec le reste de ton travail sur l’intime et le rapport aux autres…
Ce film, je l’ai aussi un peu construit comme un concert, c’est à dire en alternant des séquences de 4-5 minutes, très différentes les unes des autres. Pendant le montage du film avec le monteur, on avait mis de côté plein de séquences tournées, plein de trucs, mais on n’a pas fait semblant de se dire qu’on connaissait l’ordre que ça allait prendre.

A chaque fois on avançait dans le film en se demandant “de quoi a-t-on envie maintenant ?” C’est la même chose quand tu fais des concerts, tu les construis de cette façon, même si les gens peuvent parfois penser qu’il y a un truc très pensé en amont.
C’est d’autant plus vrai quand tu as envie de faire passer des trucs un peu perso ou avec une tournure d’esprit un peu particulière, il faut que ce soit confortable pour les gens. C’était vraiment le cas ici, parce que, même si c’est un film court de moins d’une heure, je pense que même pour des gens qui m’aiment bien, à priori, il y a un premier quart d’heure – vingt minutes où tu ne sais pas trop où ça va, ce que tu dois en penser. Et puis, au bout d’un moment tu finis par lâcher, idéalement en tout cas, tu te dis “bon, ah oui, je vois je vois où ça va” et puis surtout tu t’arrêtes de réfléchir (rire).

Exils - Romain Duris & Lubna Azabal

Tu prends plaisir comme spectateur ou comme metteur en scène de tes chansons, de tes spectacles, à déstabiliser les gens, à les mettre dans une forme d’inconfort ?
C’est une idée que je n’aime pas vraiment dans l’absolu. Je n’ai pas de plaisir à mettre les gens mal à l’aise par contre, je sais que pour installer ton tempo, tu dois en passer par un truc un peu radical. Je sais qu’il faut un peu de temps pour installer une atmosphère parce que tout le monde arrive chargé de sa vie, de sa journée et de la manière dont les images nous sont présentées en général et dans la manière dont la musique nous est donnée à entendre, notamment dans les concerts de chansons. C’est pour ça que j’aime bien faire des concerts, très peu des émissions où je ne chante qu’une chanson parce que je sais que je ne peux pas installer ce dont j’ai envie sur un temps aussi court.  Donc, je n’ai pas de plaisir à ça, mais par contre je sais que c’est souvent un peu nécessaire de passer par cette petite étape là.

Le film a une vie très atypique, je trouve que son parcours lui ressemble. Il est sorti très différemment d’un film classique. il a été montré parallèlement à ta dernière tournée et tu as ainsi pu l’accompagner… C’est une décision qui était consciente dès sa conception ou ce choix s’est imposé une fois le film terminé?
Toutes les choses que je fais en dehors de la chanson je les fais vraiment très sérieusement, enfin je n’en fais pas 150000 non plus ! Je fais de la photo et puis j’ai fait ce film mais j’aimerais bien en faire au moins un autre ou deux autres mais, par contre, je considère ça vraiment comme un truc en plus et je prends vraiment ce qu’on me donne.
Du coup, d’être dans cette position-là me permet d’exiger des choses très radicales. Par exemple, si je fais un bouquin de photos j’aime bien qu’il ne soit vendu que dans un seul endroit parce que je sais qu’au moins les gens sont sûrs de le trouver là.
Pour le film on a eu un peu la même démarche à Paris. Je me suis vraiment battu pour que les projections aient lieu dans une seule salle.
Quand je fais un concert à Paris je ne suis pas à La Cigale et à L’Elysée Montmartre en même temps. Et donc, j’avais un peu ce fantasme que le film soit présenté dans une salle parisienne où ce serait un peu sold-out, et pour que ce soit plein il fallait qu’il passe à un seul endroit, une fois par semaine. J’ai adoré que ce soit comme ça, j’allais au Cinéma des Cinéastes tous les dimanches matin et il y avait des rencontres à chaque fois.
Effectivement tu as raison, le film a eu cette vie un peu étrange mais qui me convenait parce que j’ai bien aimé qu’à aucun moment quelqu’un vienne me dire “on a fait tant d’entrées”, ça c’est sûr !

Evidemment c’est important de savoir si tu vends des disques, si ce que tu fais marche, mais, honnêtement, moi je ne connais vraiment pas mes scores de ventes de disques et dans le cinéma ça me faisait un peu peur. Ce côté où on sait dès le mercredi si ça marche ou si on s’est planté, je voulais vraiment éviter ça, à tout prix.
C’est un peu par orgueil aussi car je n’avais pas envie qu’on me dise “ton film s’est planté !” Avec un film comme celui-ci, je pense que si on alignait le nombre d’entrées, ce ne serait pas du tout incroyable mais, par contre, son existence de cette manière-là a fait qu’il est resté longtemps et qu’on m’en a parlé souvent. Il a vraiment existé. C’est un peu la même chose, parfois, pour les albums. Ce n’est pas forcément le score de ventes qui compte, mais plutôt le parcours et la manière dont les gens l’ont rencontré et se le sont approprié.

Justement as-tu une idée du public que le film a rencontré ? Ce sont principalement des fans de Vincent Delerm, le chanteur ou bien as-tu accroché un autre public, plus cinéphile peut-être ?
C’est un mélange des deux finalement ! C’est un débat qu’on a eu d’ailleurs avec certains cinémas parce qu’ils disaient “mais nous on connaît notre public” et moi je savais que les gens qui me suivent sont un peu habitués justement à cette tournure d’esprit. Le mélange d’un truc plutôt imaginé pour faire rigoler et puis juste après d’essayer de mettre une tarte plutôt pour émouvoir… Et ça, c’est vraiment ce que je préfère faire dans tous les domaines mais oui, quand on faisait la tournée des cinémas en province qui accompagnait effectivement ma tournée de concerts, il y avait des salles avec une tradition d’abonnés, de gens qui viennent découvrir des films un peu différents. J’ai parfois croisé des gens qui me disaient ” pour moi ce n’est pas un vrai film”. Mais c’est vrai que c’est un cinéma un peu spécial parce que ce n’est pas du documentaire et ce n’est pas non plus de la fiction. Enfin, c’est quand même un peu documentaire dans le sens où la plupart des témoignages qui sont dans le film sont des vrais témoignages mais ils sont organisés d’une certaine manière. Je les ai cousus ensemble en passant aussi par des choses que j’ai pu écrire pour relier les séquences.  Donc c’est un format un peu hybride et c’est pour ça que c’est bien quand les gens se laissent porter.

Tout le monde ne m’a pas dit que c’était fantastique, mais en tout cas beaucoup de gens ont joué le jeu et c’est ça qui compte. Tu fais des choses, que ce soit des chansons, des photos ou un film pour dire un peu aussi qui tu es et tu espères toujours avoir un rebond, que les gens te disent “ah ben moi aussi je suis comme vous”. Tu cherches à obtenir ce ricochet et ça en chanson, on l’a beaucoup parce que les gens piochent toujours un truc, qui n’est jamais le même, et ils te disent ” Moi dans cette chanson là, c’est ça qui m’a fait de l’effet ou quand je pense à vous c’est pour tel truc”.

Avec le film il y a eu la même chose, c’est à dire que tout le monde a pioché quelque chose de différent. C’est vrai que les gens m’ont un peu plus parlé de Jean Rochefort parce que c’était son dernier rôle et cette dernière apparition est un peu plus marquante que le reste.

C’est une vraie liberté pour le coup de donner la parole à des personnes inconnues du public…
Oui, oui bien sûr. En fait c’est des gens que j’aimais bien et du coup je me suis dit  “si moi je les aime bien, d’autres gens pourront les aimer aussi”

Le projet a pas mal évolué depuis que tu t’y es attelé…
Ce qui est stimulant c’est qu’à la fin j’ai vraiment aimé l’expérience. Mais, à un moment, je me suis un peu forcé à écrire toute une fiction et c’était un peu contre nature.
Le principe de cette fiction faisait qu’on avait une équipe trop importante à mon goût, même si nous n’étions que 15. C’était déjà beaucoup, surtout par rapport à ce que je voulais obtenir et le fait de pouvoir dire “c’est maintenant qu’il faut filmer ! “. On ne pouvait jamais être aussi réactif  parce que, même si tu es en numérique, il faut changer l’objectif, changer la lumière. Donc, je me suis dit “ça ne rime à rien que j’essaie d’écrire une histoire. Ce que je préfère c’est avoir des vrais moments de vie, pas forcément le témoignage, quand on voit les gens qui sautent dans le canal après la victoire en coupe du monde, c’est vraiment des trucs pris sur le vif.
Et pour les entretiens, l’idée c’était d’être le moins nombreux possible, comme avec le dessinateur Stéphane Manel que j’ai filmé et enregistré, tout seul. Et là, tu obtiens des choses. Ça a aussi été le cas sur la séquence avec Albin de La Simone quand il joue de dos. C’est vrai que c’est idéal pour obtenir des trucs perso et c’est vraiment ce que je cherche en général, cette connivence-là. Evidemment, il ne faut pas que ce soit gênant après.
Par exemple, tu me parlais du gars qui écrit dans ses carnets, qui tient son journal. Lui, il m’a parlé d’événements comme la naissance de son premier enfant ou des choses comme ça et ce sont des choses que je n’ai pas gardées parce que ce qui comptait c’est son principe et c’est ça qui était touchant.

Je réfléchis régulièrement à un deuxième projet de film et à chaque fois je me dis que j’ai vraiment besoin qu’il y ait de vraies choses dedans, de vrais témoignages, j’aime bien ça !

Tu donnes la parole aux autres et paradoxalement, j’ai l’impression que ce film raconte aussi beaucoup de toi… 
Oui, sans doute !  Ça c’est un truc un peu mystérieux qu’on m’a déjà effectivement dit. J’ai sans doute pioché des choses qui me plaisaient plus que d’autres dans les entretiens. Je reconnais que dans la vie, j’ai assez vite envie que les gens, même rencontrés une demi-heure avant, me disent où ils en sont dans leur vie sentimentale, ça m’intéresse plus que leur boulot. C’est mon plaisir aussi d’obtenir ce truc-là, j’aime bien ça !  J’aurai peut-être dû être psy (rire)

Tu as écrit et chanté Deauville sans Trintignant, ici est-il possible d’envisager Rochefort sans Demy & Legrand ? 
Alors pour être très honnête, j’y suis venu assez tard. Plus jeune, je n’étais pas très touché par les chansons de Michel Legrand et Jacques Demy. Elles avaient quelque chose qui me semblait un peu faux, un peu artificiel avec des phrases très parlées, mises en musique.
C’était très apprécié par des gens avec qui je faisais du théâtre, mais j’y suis venu quand même beaucoup par la BO de PEAU D’ANE dans un premier temps. Mais ça ne fait peut-être que sept ou huit ans que ça me plaît (rire). Ce n’est pas du tout un truc inscrit en moi.
Au début, j’aimais beaucoup les choses très premier degré, où il n’y a pas de décalage ou de détours. Ca, ça me semblait un peu fabriqué, parce que tu vois les couleurs, les danses, la façon d’écrire des chansons, mais maintenant j’aime vraiment. Encore une fois, c’est vraiment PEAU D’ANE qui m’a permis de rentrer dans ce truc là et de me dire “C’est drôle parce qu’en fait ça peut jouer un peu faux par moments”

Et puis c’est comme un comme un terrain d’enfance…Truffaut avait cette idée-là !  Il disait souvent qu’on parlait beaucoup de la nouvelle vague mais qu’il y avait une catégorie qui lui semblait plus juste, celle des cinéastes qui mettent en place un cinéma en forme de prolongement de ce qu’ils espéraient de la vie étant enfant.
Et c’est vrai que chez Demy, il y a beaucoup ça. Son travail ressemble à un peu un rêve d’enfance et ce truc-là me touche maintenant en grandissant, où on va dire en vieillissant. 

 

Ecrire une comédie musicale ? C’est un exercice qui te tente, dont tu as déjà rêvé ? 
Oui, oui ! Là récemment, Arnaud Viard (ndlr, acteur et réalisateur, CLARA ET MOI,  JE VOUDRAI QUE QUELQ’UN M’ATTENDE…)  m’a demandé une chanson pour son film qu’il voulait justement chanter façon “comédie musicale” et c’est toujours un truc qui fait envie.
Après, il faut vraiment bien savoir le faire. Récemment, il y a eu des bourses d’aide pour les comédies musicales et du coup tout le monde en a fait (sourire) Mais il y a eu aussi ce truc de vouloir faire, dans certains films, le son en prise directe et ça c’est une bonne idée parce que c’est ça aussi qui fait la différence.

Quand c’est vraiment réussi comme dans LA LA LAND, c’est impressionnant. C’est un film que j’ai revu à cause de mes enfants, entre guillemets. La première fois, je n’étais pas forcément convaincu, je trouvais ça justement un peu fabriqué mais en  le revoyant, la mécanique est vraiment très, très bonne. Tu passes d’un plan à un autre, c’est impressionnant. Mais c’est une petite usine à gaz quand même…

Comment as-tu vécu cette longue période de pandémie ? La musique est-elle une aide précieuse dans une telle situation ? 
Oui car quand tu crées des trucs dans ton coin, tu es quand même mieux, tu n’es pas dans l’attente permanente, donc tu peux utiliser ce temps pour toi. Je n’ai pas besoin que quelqu’un m’envoie des musiques ou qu’on m’appelle pour jouer.
Après il y a toute une période où on était tous un peu bloqués, à ne pas y arriver, surtout sur le premier confinement. Mais j’ai fait pas mal de trucs liés à la photo, notamment pour la galerie Polka avec qui je travaille. On a sorti un livre après le premier confinement et puis j’en ai refait un autre avec Claude Nori, un photographe que j’aime beaucoup, et qui sort là pour Arles (ndlr, Arles, les rencontre de la photographie jusqu’au 26 septembre) J’ai aussi un peu écrit…

J’ai la chance d’avoir quand même pas mal tourné mon spectacle juste avant le premier confinement, mais on a ensuite pu refaire quelques doubles dates comme à l’Olympia en jouant deux séances le même soir. C’était assez excitant mais particulier parce que tu manques de repères et puis énergétiquement, le début du deuxième concert est très spécial. Tu rentres sur scène et tu te dis “ah oui, donc là, il n’y a vraiment personne qui était là il y a 20 minutes pour voir que tout le monde était debout ! »  Il faut tout recommencer à zéro et ça c’est très bizarre (rire)

Sinon, et c’est là où j’ai un discours un peu différent d’autres gens. Je pense que s’il faut que tout le monde reste enfermé chez soi, à un moment donné pour qu’un truc s’en aille, ben voilà, faisons-le ! Quand tu es musicien, chanteur, tu n’es pas plus nécessaire à la société que… que plein d’autres trucs quoi ! En fait, je trouvais ça un peu choquant, des fois, que les artistes se positionnent en disant “c’est scandaleux qu’on ne soit pas considérés comme essentiel !”
Moi, je me disais  “S’il y a moins de décès parce qu’on reste chez nous à ne pas chanter, eh bien restons chez nous quoi !”  La question était un peu vite réglée, mais j’avoue que je n’ai pas beaucoup pris la parole du coup, pendant le confinement, parce que tout le milieu culturel n’était pas là-dessus mais plutôt sur l’idée “Que seriez-vous sans la culture, sans nous ?  On est tellement important pour vous…”
Bon, je sais que c’est important, sinon je ne ferais pas ce métier là et je prends ça très au sérieux quand j’ai un concert à faire. Mais, en dernier ressort, je crois qu’on peut aussi s’arrêter un temps. Je crois qu’il y a juste plein de gens qui aiment trop être sur scène et qui ne supportent pas de devoir s’en passer, tout simplement ! Ce que je comprends car c’est super d’être sur scène, mais il y a des fois, des cas de force majeure et c’en était un !

Quels sont tes projets ?
L’année prochaine, ce sera les 20 ans du premier disque donc je referai un passage à l’Européen (ndlr, salle parisienne du 17eme arrondissement) où j’avais commencé et je sortirai, sans doute, un ou deux albums, voilà ! C’est encore en train de se mettre en place, mais ce sera une année chansons et cette année je reste dans mon coin. C’est d’ailleurs très agréable ce côté où tu prépares le truc dans ta chambre et à un moment donné c’est prêt ! Tu dis “Ca y est, c’est prêt, vous pouvez tous rentrer, je vais vous montrer ! ”  On a cette vie-là et ça c’est un grand plaisir !

Propos recueillis le jeudi 24 juin, à l’occasion de la première édition du Festival Soeurs Jumelles à Rochefort. 

 

“Rêver à une plus grande échelle” Interview Julie Gayet

“Rêver à une plus grande échelle” Interview Julie Gayet

- Interview Julie Gayet - Soeurs Jumelles -

Né de la rencontre entre Julie Gayet, Hélène Grimault, Delphine Paul & Eric Debegue, Sœurs Jumelles aurait dû fêter sa naissance en 2020. Las, c’était sans compter sur la pandémie de Covid.

Mais la belle équipe n’a pas baissé les bras. Parallèlement à la mise en ligne de Soeursjumelles.com dont la vocation est de faire exister le projet à l’année, elle a réussi la prouesse d’organiser, sans grande visibilité (sanitaire) cette première édition d’un festival dédié à la rencontre et à la célébration de la musique et de l’image.
Une belle réussite, en forme de galop d’essai pour les prochaines années.

Avec son enthousiasme habituel, Julie Gayet revient pour Cin’Ecrans sur les ambitions de cette première édition et ses envies pour celles à venir. Vivement juin 2022 😊

Gadjo Dilo - Romain Duris & Rona Hartner

Actrice, réalisatrice, productrice, distributrice et aujourd’hui conceptrice de Sœurs Jumelles…
En réalité, je ne me sens pas réalisatrice, j’ai fait des documentaires (ndlr, 3 films autour des Cinéast(e)s) que j’ai d’ailleurs co-réalisé avec Matthieu Busson, vraiment à dessein, pour ne pas avoir à prendre la réalisation en main et le laisser gérer cet aspect-là.
Je me sens actrice, ça c’est certain et productrice complètement ! J’ai aimé et j’aime ça, même si aujourd’hui, j’ai mis un peu en veille ma petite société de production pour ne faire que de la coproduction associée.
Je n’ai plus une structure comme j’avais avant mais ça a vraiment été un choix au tout début du confinement. C’était ou grossir ou être de nouveau plus petite et être toute seule. Finalement, je suis toute seule et c’est très bien. A l’époque, j’avais lancé la distribution qui est donc une des raisons pour lesquelles j’ai dû fermer ou mettre en veille ma société de production car ça nous a coûté un peu cher. On a donc arrêté la distribution, même si je suis restée très proche d’Emilie Djiane qui avait monté la distribution et qui s’occupe là, pendant Soeurs Jumelles, du cinéma.

Comment est né le projet Sœurs Jumelles ?
Rouge, c’était comme un petit studio indépendant mais on fonctionnait un peu comme les grands groupes. On avait production, distribution et édition ! Et les éditions, c’était Hélène Girault qui s’en occupait. Hélène, elle habite La Rochelle, elle est venue un jour partager ce sentiment que c’était compliqué de faire rencontrer ces deux mondes, le monde de la musique et de l’image.

On a eu cette même analyse que le monde de la musique et le monde de l’image sont en train de se dissiper c’est à dire qu’on voit vraiment des artistes musiciens qui font des clips, pensent images, réfléchissent à l’image, racontent des histoires et font des films, l’image les inspire. Et vice-versa, les gens d’images s’intéressent très tôt à la musique, s’intéressent aux éditions. Ils ont besoin d’avoir le compositeur ou même la musique parfois très en amont. Et puis surtout, ce monde de l’image se diversifie c’est à dire que oui c’est du cinéma mais c’est aussi de la série, du documentaire, de l’animation, du jeu vidéo, de la pub, du clip… On voit bien tout ce qui se fait en matière d’image, de vidéo, tout ce qui se crée, et donc on avait envie de les faire mieux communiquer.

Des demoiselles de Rochefort à Soeurs Jumelles, une évidence pour tous ?
C’est incroyable, comment une œuvre a fait rayonner une ville dans le monde entier, même en Chine ! Et se dire que, là maintenant, de Rochefort on va faire rayonner ce rapport entre l’image et la musique que chérissaient tellement Jacques Demy et Michel Legrand…oui c’était une évidence ! Et donc, c’était important de commencer par cet hommage et de faire rayonner ce duo mythique, cette alchimie entre deux créateurs pour la soirée d’ouverture (ndlr, une soirée hommage à Jacques Demy & Michel Legrand à revoir sur Arte TV en cliquant ici )

Quand on va dans le bureau du maire de Rochefort qui nous a accueillis et ouvert les portes, on retrouve de grandes photos du tournage des DEMOISELLES DE ROCHEFORT. C’est dans ce bureau qu’ont été tournés les cours de danse du film, c’est assez magique. J’espère qu’au cours d’une prochaine année, on arrivera à faire repeindre les volets de toutes les couleurs comme dans Les demoiselles, qu’on arrivera à faire des choses folles comme par exemple, un grand bal sur la place ou un karaoké géant.
Là, on ne peut pas vraiment faire ça, ni de grands jeux, mais on a très envie de faire participer et de faire rayonner toute la ville. C’est très frustrant cette année, et je ne voudrais surtout pas que les gens ici croient que nous sommes en train de faire une espèce de colloque dans notre coin parce que ça me rendrait très, très triste, parce que ce n’est vraiment pas l’idée.

Exils - Romain Duris & Lubna Azabal

Il a fallu s’accrocher pour monter cette première édition ?
Sincèrement c’est compliqué, là, de de monter un événement mais il faut bien commencer quelque part. On s’est dit qu’il fallait poser la première pierre pour que les gens comprennent notre intention, voient cette transversalité.

Initier ce type de rencontres entre deux mondes, où on peut débattre, où il y a des conférences où il y a des Masterclass très ouvertes au grand public où il y a des live…

L’année prochaine, on pourra rêver à une plus grande échelle. Je crois que les partenaires sont tous emballés, ont compris l’état d’esprit, voient à peu près à quoi ça va ressembler. Il me semble que c’est comme une grande répétition générale et vous allez voir l’année prochaine ça va être waouahhhhh ! (éclat de rires)

Parallèlement au Festival, l’équipe de sœurs jumelles a également initié, un site Soeursjumelles.com, une plateforme de contenus déjà très riche…
On a créé le média Soeurs Jumelles et on aimerait qu’avec des partenaires comme l’INA, la SACEM, le CNC ou le CNM, on puisse toute l’année communiquer, raconter les chiffres, les news, que ce soit un lieu, entre autres, pour mettre en lumière les compositrices !

Liberté

Justement depuis quelques années, tu fais partie du collectif 50/50 qui milite très activement pour promouvoir l’égalité des femmes et des hommes et la diversité dans le cinéma et l’audiovisuel. C’est une action qui est aussi au cœur de Sœurs Jumelles…
On doit être dans l’action et on doit être pro-actif pour arriver à faire bouger les lignes là on n’est pas encore à 50/50, on n’est pas encore à l’égalité salariale donc de toutes façons c’est un énorme chantier un énorme travail qui doit se faire sur tous les niveaux de la société.

Donc il ne faut pas lâcher ce travail-là, évidemment !  C’était donc important de montrer cette image-là, par rapport à la musique et de mettre en lumière les compositrices parce qu’elles ne sont que 8%, c’est très peu !
Aurélie Saada (ndlr, présente sur scène lors de la soirée d’ouverture “Demy/Legrand”), par exemple ! Aurélie, elle vient donc d’un groupe les Brigitte et elle vient de réaliser son premier long métrage (ndlr, ROSE en salles le 8 décembre). Elle fait des clips, elle écrit, elle produit, elle compose mais on ne pense jamais qu’elle compose. Je pense que, souvent, certains se disent “Tiens, qui y-a-t-il derrière les Brigitte ? Qui écrit ? ”  Et bien non ! C’est elle qui écrit et c’est elle qui a composé la musique de son film. C’est pareil pour Hollysiz (elle aussi présente pour le spectacle d’ouverture) qui est autrice, compositrice, productrice, interprète. Il faut vraiment montrer ces modèles aux jeunes filles d’aujourd’hui pour qu’elles aient des modèles. Nous, on veut montrer qu’elles existent, avoir une fenêtre pour elles, c’est vraiment un but de mettre en avant les compositrices. On a essayé de faire qu’il y ait égalité, ou presque, chez nous. Alors, à chaque fois qu’il y aura un grand compositeur, on mettra une grande compositrice, à chaque fois qu’il y aura une table ronde avec un homme, il y aura une table ronde avec une femme… Pareil pour les films de réalisatrices et de réalisateurs, on va essayer cette égalité-là.
Et puis on a découvert qu’il y avait l’association “Troisième autrice” qui venait d’être montée. Elles sont 12, présentes ici.  Il y a aussi “Présence compositrice” dans la musique classique, qui a créé « Demandez à Clara » une application absolument incroyable. On a décidé qu’on allait faire un partenariat et qu’on allait incorporer les compositrices de musique à l’image dans leur application. C’est une application où quand vous voulez jouer une partition d’une compositrice vous cherchez par genre “18e… baroque… flûtiste… pianiste..” et on vous indique comment trouver ces partitions, c’est génial !

Outre les rencontres, projections et autres masterclass, la musique live est très présente sur Sœurs Jumelles…
On voulait présenter tous types de musique, la musique électro, la musique symphonique la musique contemporaine, la pop, les chansons actuelles.
L’idée c’était également qu’il y ait une résidence et qu’on fasse une création qui pourrait être jouée un peu plus tard. Cette année, la création jouée pour la première fois en clôture du festival, c’est celle d’Alex Beaupain (ndlr, Musicaa, un spectacle autour des grandes chansons d’amour dans le cinéma, coécrit avec Stéphane Foenkinos) qui est en résidence, en ce moment, à La Rochelle à La Sirène.
On voulait également un spectacle d’ouverture et comme ça s’appelle Soeurs Jumelles et que nous sommes à Rochefort, ça ne pouvait être qu’un hommage à Jacques Demy et Michel Legrand. Mais l’idée, par la suite, est que le spectacle d’ouverture soit consacré à l’invité d’honneur. Donc si notre invité d’honneur, l’année prochaine est David Lynch, ce sera, soyons fous (rire), un concert autour de David Lynch.

L’idée c’est donc que l’ouverture soit centrée sur l’invité d’honneur et la clôture, une création contemporaine de musiques actuelles. Après, il y aura aussi des ciné-concerts et tout un tas de choses mais toujours autour de propositions diverses et variées.
L’idée c’est que dès qu’il y a un écran il y a des musiciens, dès qu’il y a des musiciens, il y a un écran derrière, et qu’on fasse répondre les deux…

La musique a-t-elle aussi une place dans ton travail de comédienne ?
Je rentre dans mes rôles par la musicalité, je change ma voix, je cherche le ton. Il y a un peu l’idée, justement, de trouver la note juste du personnage, il y a tellement de façons de parler…Donc je cherche ma voix et quand j’arrive à la post-synchro je retrouve celle que j’avais prise.
Je créée ma voix, en fait, même si c’est “Ma” voix, je sais si elle est plus profonde, plus posée, si elle est plus légère, si elle est plus rapide ou juste murmurée. Et puis il y a le rythme du personnage, la musicalité des mots de l’écriture d’un auteur… J’ai toujours pensé les choses avec cet aspect musical, donc je trouvais bien de donner ici, la parole aux musiciens.

Propos recueillis le 23 juin lors du Festival Sœurs Jumelles de Rochefort

Les Sœurs Jumelles débarquent à Rochefort

Les Sœurs Jumelles débarquent à Rochefort

« La Musique et l’Image ont une histoire fusionnelle depuis toujours. Elles sont Sœurs Jumelles ! Ces deux langages universels avaient besoin d’un lieu pour se rencontrer, créer, partager et imaginer le futur.
Tout comme Jacques Demy et Michel Legrand, nous avons choisi de les célébrer à Rochefort !
»
Julie Gayet

Après un faux départ l’an dernier pour cause de covid, c’est donc les 23, 24 et 25 juin que se déroulera la première édition du Festival Sœurs Jumelles au cœur de la ville de Rochefort chère au cinéaste Jacques Demy. Ce rendez-vous pluridisciplinaire imaginé par Julie Gayet a pour objectif de créer du lien entre les différents acteurs de l’image et ceux de la musique.

JR, complice d’Agnès Varda sur VISAGES, VILLAGES en 2017, a ouvert les festivités en début de mois avec l’opération Inside Out : le camion photographique de l’artiste est parti de chez Agnès Varda et Jacques Demy, rue Daguerre à Paris, pour tirer le portrait des Rochefortais au bord de la Charente.
Toutes ces photos décoreront les murs de la Corderie Royale pendant plusieurs semaines.

Ibrahim Maalouf

Découvrez ci-dessous une partie du programme des réjouissances de ces 3 jours de festival

  • 2 grandes soirées de concerts diffusés sur ARTE Concert :
    Pour célébrer la ville de Rochefort, Sœurs Jumelles rend hommage à Jacques Demy et Michel Legrand et réunira pour l’occasion le quintet de Michel Legrand avec un ensemble à cordes issus de Nouvelle Aquitaine dirigé par Matthieu Herzog.
    Les chanteuses Marie Oppert, Ambroisine Bré, Emily Loizeau, HollySiz et Yael Naim interpréteront les grands classiques du duo mythique dans une mise en scène et en images de Judith Henry qui a trouvé des pépites dans les archives de l’INA.

Le 25 juin, pour la clôture des festivités, place à « Musicaa quand la musique s’invite au cinéma ». Une création originale, signée Alex Beaupain & Stéphane Foenkinos.

Et si la musique de film était une femme ? Nous pourrions alors la suivre dans les méandres de sa vie au gré de différents tableaux : sa glorieuse apparition ex-machina sortant d’un piano, un orchestre accompagnant les films muets, sa relégation au second plan à l’arrivée du parlant, son avènement avec la comédie musicale, son espièglerie quasiment inscrite dans la trame sonore des films d’animation… Et si elle s’appelait MUSICAA, incarnée tour à tour par différents comédiennes / comédiens / chanteuses / chanteurs, et invitait à un dialogue alterné, entre projections sur écran et formation live sur scène. Et si ce n’était pas uniquement solennel et sentencieux, mais aussi joyeux et absurde pour évoquer les années “45 tours” ou des performances plus inattendues… Avec MUSICAA, ce sera surtout notre imaginaire très subjectif, débridé, et sans chronologie qui nous guidera pour rendre hommage sans Demy mesure au cinéma en musique et à la musique en cinéma. »
Alex Beaupain – Stéphane Foenkinos

Autour du groupe dirigé par Alex Beaupain, de nombreux invités : Françoise Fabian, Tania de Montaigne, Aure Atika, Aurélie Saada, Grégoire Leprince Ringuet et Salim Kechiouche.

La journée du 24 juin sera consacrée à 7 masterclasses en musique, en présence notamment des compositeurs Arnaud Rebotini (120 BATTEMENTS PAR MINUTE), Jean-Michel Jarre, Jérémy Clapin & Dan Lévy (réalisateur et compositeur de la BO de J’AI PERDU MA MAIN) ou bien encore de la compositrice Anne Dudley, oscarisée pour la bande originale de THE FULL MONTY

Chaque jour, des projections auront lieu au cinéma L’Apollo, en présence des équipes de film, dont plusieurs avant-premières : IBRAHIM de Samir Guesmi, GAGARINE de Fanny Liatard & Jérémy Trouilh, C’EST QUOI CE PAPY de Gabriel Julien-Laferrière 

Par ailleurs, de nombreuses conférences et des tables rondes seront organisées tout au long de ces 3 jours pour les professionnels accrédités, sans oublier une session de speed meetings entre jeunes compositeurs et réalisateurs.

Pour découvrir le programme complet de cette première édition de Sœurs Jumelles et déguster de nombreux bonus, rendez-vous sur le site officiel de la manifestation ci dessous